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Suites des mémoires d’Odette
2ème cahier

Réd      Rédigé à Bragette
 en juillet1944

Cette facilité avec laquelle Pierre avait été réformé n’avait pas été sans m’alarmer ; le Docteur de la famille me rit affectueusement au nez en m’assurant que je n’avais aucune crainte à avoir pour Pierre, et regrettant, pour sa part, qu’on eut pas jugé Pierre apte au service militaire, l’exercice physique du régiment, dit-il, lui aurait été très salutaire.

Excessivement nerveux et impressionnable, quoiqu’il fût de l’avis de ses maîtres un fort bon élève, donnant de l’intérêt à la classe, et obtenant régulièrement  la première ou l’une des premières places, il eut pas mal de déboires à ses examens en raison de cette nervosité.

Découragé de l’échec à l’oral de la seconde partie du baccalauréat (mathématique) il refusa de repasser en octobre, quoique l’inscription ait été faite, sur l’instance d’un de ses professeurs, Mr l’Abbé Fougerat.

 Il rentra donc à l’usine où il se mit très vite au courant et devint bientôt un collaborateur précieux pour son père et son cousin André.

La guerre allait malencontreusement, quelques années plus tard, interrompre son activité.

 Après avoir mis à jour le travail qui lui incombait à l’usine, il se rendit au bureau de recrutement pour s’engager ; le matin même ce service avait reçu l’ordre de ne plus prendre d’engagement.

Quelques temps après, s’étant présenté à nouveau, il fut reconnu bon pour le service, mais, presque aussitôt, il reçut avis que tous les engagements étaient annulés. Cependant à quelques jours d’intervalle, il reçut une convocation, et cette fois, ayant rappelé ses deux tentatives d’engagement, on lui accorda le service dans le Génie,  et il partit pour Montargis, espérant plus tard pouvoir rejoindre son frère Guy.

Après quelques mois d’instruction,  le 26 avril 1940, il partit de Montargis pour une destination inconnue. Mais étant dirigé sur Brest, il comprit vite, comme nous, qu’il allait prendre part à l’expédition de Norvège. Ce fut pour moi une bien dure certitude, car outre les dangers de la guerre, il allait subir les rigueurs d’un climat auquel il n’était pas habitué, et risquait d’être blessé grièvement, sinon plus, sur une terre étrangère où nulle possibilité de le rejoindre ne se présenterait.

Ma première idée avait été de voir Pierre avant son départ, mais le temps faisait défaut, on télégraphia à un de nos représentant à Brest qui pût porter à Pierre notre souvenir et nos recommandations, ce qui fut pour nous un léger soulagement à notre peine.

Mr Andrieu nous dit enfin qu’il avait pu voir Pierre, non sans difficultés, et qu’il avait un excellent moral. Il remontait en effet celui de ses camarades moins optimistes qui ne se voyaient pas sans frémir engagés dans une aventure de ce genre.

Nos regrets de n’avoir pas pu aller à Brest étaient grands cependant, et j’enviai certains de nos amis qui, prévenus à temps, avaient pu rejoindre en auto leur fils qui faisait également partie des l’expédition de Norvège.

Je les enviai encore bien plus quand je sus que Pierre avait fait partie du dernier convoi, le fils D. restait à  Brest et obtenait même une permission pour venir à Angoulême passer quelques jours. Si j’avais pu connaître l’avenir, que cette envie (sans acrimonie) aurait été loin de ma pensée….

Pierre parti de Brest fin Avril ne tarda pas à revenir après avoir fait une escale de 3 semaines en Ecosse à Glasgow.

Les évènements militaires n’étant pas favorables, on cessa d’envoyer des troupes en Norvège, et celles qui attendaient en Ecosse furent rapatriées et débarquèrent bientôt à Brest.

Prévenus aussitôt par notre représentant, le 23 mai nous partions aussitôt pour cette ville, pensant que Pierre ne tarderait pas à être envoyé sur le front Français.

Depuis le 10 mai en effet les choses allaient bien mal. Le front de Belgique n’avait pu tenir comme on l’escomptait, et la grande offensive Allemande déclanchée à cette date ne rencontrait pas la résistance suffisante pour maintenir un tel flot d’envahisseurs puissamment armés.

 L’exode des populations de Belgique et du Nord de la France était pitoyable, après les rares et puissantes voitures du début fuyant l’invasion, ce fut l’interminable défilé des véhicules de plus en plus modestes et enfin des camions, charrettes de toutes sortes entremêlées de bicyclettes, de voitures d’enfants et  de tout ce qui pouvait porter les fugitifs et leurs pauvres hardes.

Certaines routes étaient impraticables. Le chemin d’Angoulême à Brest était certainement moins congestionné que bien d’autres, mais nous rencontrions malgré tout bien des fugitifs se dirigeant vers le midi.

George avait redouté un si long parcours pour conduire seul, de plus il craignait que notre Hotchkiss, qui n’était pas toute neuve, n’ait des avaries en route, ce qui aurait été désastreux dans l’état actuel ; les hôtels comme les routes étaient embouteillés.

Partir par le train il n’y fallait pas songer, le voyage compliqué en temps normal était devenu presque impraticable, aucune correspondance n’étant assurée. Durant ces hésitations je trépignais d’impatience. Nous pensâmes alors à demander à Monsieur Rondinaud, notre voyageur, habitué à faire de longs parcours en auto, et possesseur d’une V8 toute neuve, de nous emmener à Brest. Quelle ne fut pas notre déception en le voyant, à notre arrivée chez lui, immobilisé par la goutte.

Cet excellent homme lui-même se désolait de ne pouvoir nous rendre ce service. Sa femme voyant son hésitation et notre désappointement vint à la rescousse et, nous-même nous défendant d’accepter un tel sacrifice, ce furent eux qui gaîment et avec entrain, envisagèrent toutes les précautions à prendre pour  palier la déficience du chauffeur. Je leur serai toujours reconnaissante du dévouement si grand dont ils ont fait preuve à ce moment. Nos préparatifs faits en peu de temps, nous partîmes presque aussitôt avec Yvonne et, grâce au ciel, le voyage s’effectua sans inconvénients, notre aimable chauffeur avait vu au contraire s’envoler sa goutte à ce régime d’un nouveau genre.

Quelle fut notre joie le lendemain en arrivant aux environs de Brest où se trouvait Pierre. Nous n’avions pu arriver assez tôt le soir pour le voir et avions couché à une cinquantaine de kilomètre de Brest ; nous lui avions téléphoné de là chez Monsieur Andrieu pour lui annoncer notre arrivée le lendemain.  Nous restâmes avec lui le 24 et le 25 jouissant du plaisir de sa présence et tachant d’oublier que ce plaisir serait de courte durée.

Le 26 au matin il fallut le quitter. Je vois encore sa grande silhouette se détachant sur le bord de la route comme je l’avais vu deux jours auparavant nous faisant de grands signes de bienvenue, à l’arrivée. Le capitaine avait été charmant et nous avait permis de jouir de Pierre presque complètement durant notre séjour.

Maintenant, sur le chemin du retour, je me demandais qu’elle allait être son sort ? Allait-il aller vers l’Est ou se dirigerait-il sur la frontière Italienne ? Naturellement lui m’avait fait espérer cette destination, arguant de sa chance jusque là. Nous n’étions pas encore en guerre à ce moment avec l’Italie et cela aurait été un poste enviable, je n’osais d’ailleurs l’espérer pour lui.

Durant les 48 heures passées à Brest nous voyions se poursuivre l’avance Allemande avec quelle angoisse, rien n’arrêterait cette poussée continue ?...

Deux ou trois jours après notre retour, nouveau coup de théâtre dans le drame qui se déroulait depuis quelques semaines et nous allions de surprises douloureuses en déceptions amères ; la capitulation du roi des Belges… Nous étions effondrés et considérions à ce moment la défection du jeune roi comme une trahison. Depuis les évènements lui ont fait accorder bien des circonstances atténuantes. L’histoire le jugera  mieux que nous ne pouvons le faire encore en ce moment.

Ce fut alors la retraite précipitée puis l’embarquement de Dunkerque qu’on nous présenta comme un fait d’arme héroïque, et qui, j’en suis sûr, fut l’occasion de bien des actes de courage et d’abnégation, mais qui, dans l’ensemble, n’en reste pas moins une défaite terribles dont les suites de la guerre se ressentir.

Pendant ces jours d’angoisse, Pierre se dirigeait vers la Somme. Arrivé en première ligne le 6 juin, il en repartit le 7, l’ordre de retraite étant donné. Ce fut une période terrible pour les combattants comme pour ceux de l’arrière qui, le cœur meurtri des malheurs de la Patrie, tremblaient pour le sort des êtres chers dont ils ne recevaient pas de nouvelles.

 Le 14 juin la femme d’un camarade de Pierre me téléphona pour me dire qu’elle en avait reçus de bien angoissantes de son mari.

J’étais à l’usine à ce moment et la façon dont s’exprima Madame L. me fit envisager les pires malheurs. André voyant mon angoisse ne voulut pas me laisser aller seule auprès de cette jeune femme pour avoir des détails.

En fait elle ne savait rien de Pierre, mais son mari lui recommandait de fuir Angoulême, lui disant que ce qu’il voyait était affreux, que leur compagnie était décimée.

Le voisin à qui la lettre avait été remise annonçait que le capitaine de Pierre avait été tué, ce qui entre parenthèses était faux. Devant un tableau si noir, je vis Pierre mort ; André avait cherché à me rassurer, je ne voyais qu’hécatombes partout, et  dangers auxquels il était impossible que Pierre ait  échappé.

André m’offrit alors d’aller à Montargis, dépôt du régiment de Pierre pour avoir, si possible, des nouvelles. Je ne voulais pas qu’il parte, l’avance des Allemands se faisant de plus en plus rapide, mais il passa outre. Il fit un voyage mouvementé et revint sans renseignements précis, mais avec l’assurance que personne n’avait vu tomber Pierre durant ces jours de retraite. On ajouta qu’il avait pu être fait prisonnier, mais qu’il était possible aussi qu’il ait échappé à l’encerclement avant que la route de Rouen n’ait été coupée.

C’est en effet ce qui avait eu lieu. Je reçu enfin un mot de Pierre me disant (de la Sarthe) que « tout allait bien », et qui était de la même date que la lettre si alarmante de son camarade.

J’au su plus tard qu’il avait failli être fait prisonnier, mais avait pu échapper avec une partie de la compagnie ; il avait suivi son capitaine et d’étape en étape, ils se replièrent jusqu’à Brive et enfin échouèrent à Montpellier…

Entre temps j’avais eu des nouvelles par une de nos anciennes dactylos qui fuyait Paris et avait rencontré Pierre à Tours.

 Rassurée pour lui, je passais encore par la plus grande angoisse pour Guy. Durant cette « drôle de guerre », comme on disait au début, et les huit mois de simples escarmouches où les belligérants semblaient s’observer sans prononcer d’attaques sérieuses, Guy avait été en Lorraine et avait fait deux ou trois changements sur le front. Il ne pouvait me donner sur ses lettres l’emplacement où il se trouvait. C’est à sa permission de février  1940  qu’il nous donna quelques détails sur les pays traversés.

Au mois de mai quand la grande offensive Allemande eut lieu, il était sur le point de revenir en permission et, naturellement, celles-ci furent suspendues. Jusqu’au début de juin, nous eûmes régulièrement des nouvelles et ces lettres quotidiennes étaient d’un grand secours pour notre moral.

La dernière reçue était datée du 9 juin. Guy était à ce moment du côté de Reims, il nous disait que quatre de ses camarades avaient été tués la veille, et de ne pas nous inquiéter que ce chiffre était le pourcentage habituel par compagnie de Génie. Ce raisonnement était loin de me convaincre et de me rassurer. Je savais par les communiqués que l’offensive était particulièrement violente dans ce secteur et pendant des jours et des jours, nous restâmes sans nouvelles. Je me disais bien que cette absence de lettre était générale, malgré cela l’angoisse de ce silence grandissait chaque jour.

Entre temps l’avance Allemande se poursuivait rapidement ; après la chute de Paris, elle s’accentua encore, et nous prévoyions qu’à ce train les Allemands ne tarderaient pas à être à Angoulême ; après tant d’espoir déçus, on ne pouvait plus envisager un redressement de la situation devenue si grave.

Pour achever de la rendre critique, les Italiens qui, jusque là, s’étaient tenus dans l’expectative, nous déclaraient la guerre, à leur tour, le 10 juin.

Ce fut là un geste dont ils n’ont pas à être très fiers, il me semble, mais qu’ils payèrent assez cher par la suite et plus que jamais dans le moment où j’écris. Nous voyant à terre, ils crurent ainsi nous donner le coup de grâce et pouvoir ensuite partager nos dépouilles avec l’Allemagne, mais les évènements ne tournèrent pas tout à fait comme ils l’avaient prévus sans doute, si bien que leur situation n’est guère plus enviable maintenant que la notre, sinon pire.

 Entre le 10 et 15 juin notre pauvre armée, sectionnée en plusieurs tronçons, battait en retraite dans différentes directions et, il faut bien le dire, dans un désordre navrant. Quelles sont les responsabilités des  politiciens et des généraux à la tête de la nation et de l’armée ? Quelles furent la part de la trahison dont on parle tant, et celle de l’incapacité ? Je n’essayerai pas certes de les démêler n’ayant ni les données voulues ni les capacités nécessaires pour cela, l’histoire un jour peut-être mettra les choses au point.   

Ce qu’il faut bien s’avouer pourtant c’est que notre pauvre France, privée d’enfants par sa faute, sevrée de tout idéal par suite d’un demi siècle de persécution et d’indifférence religieuse, de luttes politiques reléguant au second plan l’idée de Patrie, dut se mesurer avec une puissante nation où la natalité était à l’honneur, où le culte de la force, l’idéal patriotique étaient inculqués aux enfants dés leur jeune âge.

Depuis de longues années le gouvernement national socialiste préparait cette guerre qu’il prétend lui avoir été imposée. Tandis que nous vivions de rêves et de chimères, son peuple forgeait les armes, les tanks et les avions qui devaient en si grand nombre semer la mort et la destruction dans notre pays et rendre toute résistance impossible.

La lutte était par trop inégale, les Anglais ne purent ou ne voulurent pas nous venir suffisamment en aide, réservant leur forces pour défendre leur propre sol.Le chef du gouvernement en l’occurrence Paul Raynaud, sentant tout espoir perdu, donna sa démission et fit appel au général Weygand comme chef de l’armée, et au Maréchal Pétain comme chef du gouvernement. Ces noms glorieux donnèrent un sursaut de confiance à l’opinion publique complètement abattue, mais hélas ce léger espoir ne fut pas de longue durée.

Ces hommes que je vois à l’abri de tous soupçons anti-patriotiques jugèrent la partie perdue sans rémission et demandèrent l’armistice à l’Allemagne le 17 juin 1940.

 Il est difficile de décrire les sentiments que cette nouvelle fit naître dans les cœurs Français ; sentiment d’effondrement  d’abord devant l’anéantissement des tenaces et derniers espoirs, humiliation profonde, douleur poignante devant tant de malheur de la Patrie, graves soucis pour l’avenir entrevu sous de bien sombres couleurs, et, au milieu de tant de pesantes angoisses, une sorte de soulagement à l’idée que cet armistice suspendait les tueries, les destructions et ce martèlement de notre sol par les hordes d’ennemis.

Il nous fallut cependant attendre une semaine avant que l’armistice fut signé, et l’amertume de voir l’étranger entrer en vainqueur dans notre ville ne nous fut pas épargnée, puisque le 24 au matin les premiers motocyclistes firent leur apparition, alors que l’armistice fut signé à 5 heures du soir  seulement.

 Nous étions à l’usine, le matin vers 11 heures, quand on nous téléphona de la maison que les troupes Allemandes arrivaient ; on les attendait car la résistance était pour ainsi dire nulle, depuis Tours on l’on s’était encore suffisamment battus. A Mansles il y avait aussi eu quelques grosses  escarmouches, mais rien qui entravât de façon sérieuse l’avance Allemande depuis la demande d’armistice.

Nous mettant à la fenêtre, nous aperçûmes les premiers motocyclistes sur le port.

 Les ouvriers et ouvrières cessant le travail, nous décidâmes de fermer l’usine avant midi.

Comme nous avions encore la clef dans la serrure, deux soldats Allemands nous firent signe qu’ils voulaient entrer comme ils le faisaient dans chaque immeuble, et nous demandèrent : « Soldats Français ? » On leur fit signe que non de la tête, mais révolver au poing ils entrèrent 5 ou 6 et parcoururent magasins et ateliers, puis ressortir sans dire mot.

Nous nous demandions quelle attitude l’armée Allemande allait avoir vis à vis des populations ; que n’avait-on dit depuis bien des mois…

Certains prétendaient bien que la correction était recommandée aux troupes, mais les nerfs, si tendus depuis longtemps, empêchaient d’attendre les évènements sans appréhension.

Après les inquiétudes et les souffrances de la guerre nous allions connaître, combien longues, celles de l’occupation.

Quand il fut question de la zone occupée et de la zone libre, nous espérions être dans cette dernière, mais nous fûmes déçus. La ligne de démarcation dans notre contrée, passait à une vingtaine de kilomètres, près de La Rochefoucauld.

 La veille de l’arrivée des Allemands, les occupant d’une roulotte, stationnant sur le port, nous avaient demandé de garer celle-ci dans  le jardin, car ils craignaient, disaient-ils, l’arrivée des troupes. On acquiesça à leur demande, mais le lendemain, dés l’arrivée de celle-ci, elles entraient comme chez elles par la grille, et nous remarquâmes que les occupants de la roulotte parlaient familièrement avec les soldats.

S’agissait-il de la cinquième colonne, dont on parlait tant, c'est-à-dire d’Allemands en civil, ou de sympathisants, qui se faisaient les fourriers des envahisseurs, je ne sais ?...

 Nous avions depuis le milieu de juin, le 17 je crois, une soixantaine de réfugiés dans les dépendances vide la maison ; Ces pauvres gens, ouvriers de la banlieue parisienne, pour la plupart, étaient venus en camions, et les centres d’hébergement étant au complet, on nous avait demandé si nous ne pourrions pas les loger. On organisa un des chais en immense dortoir où les bottes de paille tinrent lieu de lits. La municipalité assurait leur subsistance.

Un des directeur de cette usine de banlieue, avec sa femme et ses deux fils, logeaient dans l’atelier de peinture de Frédéric et la chambre de bonne. Dans le désarroi et la cohue de cet exode, un des fils s’était perdu et avait fait le chemin de Paris à Angoulême en bicyclette, je ne sais par quel miracle il avait retrouvé sa famille ?

Cet affluence de fugitif dans notre ville avait été, avant l’arrivée des Allemands, un sujet d’angoisse ; on se sentait comme étouffé, submergé par ce flot de monde, et l’on se demandait encore avec anxiété comment on arriverait à nourrir une telle foule ; heureusement, à cette époque, les réserves étaient grandes, ce qui n’est plus le cas maintenant.

Notre jardin, comme la ville, était envahi, nous nous sentions confinés dans la maison et sur la terrasse. Frédéric et Louise étaient à ce moment à Montignac, chez Marcelle. Denise et Paul, avec leurs enfants, avaient pris leur place, ayant donné leur appartement à la famille de Paris ; Jean et Nono, de leur côté, hébergeaient Mr et Mme Latour.

Quand les Allemands arrivèrent, ils demandèrent des chambres pour 2 ou3 officiers qu’on logea dans une chambre chez Louise ; les ordonnances venaient continuellement et indifféremment, à la cuisine chez Denise et Paul, et chez nous. On leur céda le côté de Louise, et toute la famille fit table commune afin d’éviter les rapports constants avec le occupants, Georges se montrant par trop rébarbatif, ce qui risquait d’amener des incidents regrettables.

Denise Huault qui connaissait un peu d’Allemand tâchait d’aplanir les choses, mais ce n’était pas drôle.

Une trentaine de soldats campaient dans le jardin ; avec quelle rage je les voyais saccager les plates-bandes. Les canons, les campeurs écrasaient les pelouses, c’était inévitable, mais je ne pouvais admettre que les sous-officiers tournassent en voiture dans les massifs de rosiers, au lieu de faire marche arrière dans les allées. Je m’étonne maintenant de tant de naïveté, et je comprends que les détails de ce genre semblent de peu d’importance à ceux qui font la guerre, qui voient tant de destructions et de pillages.

Depuis notre jardin a vu d’autres misères ; adieu l’esthétique, l’utile passe avant l’agréable, les choux et les poireaux, s’ils n’ont pas chassé complètement les rosiers, ont envahi leur domaine progressivement.

 Après une étape de quelques jours, nos locataires peu enviables prirent une direction inconnue, mais notre soulagement ne fut pas de longue durée car pendant 15 jours ou 3 semaines, nous eûmes encore un poste de garde pour les canons et munitions qui étaient encore dans le jardin ou sur le port…

Puis ce fut encore une demande d’hébergement pour des officiers de passage. Nous fîmes valoir notre nombre, mais les 3 officiers s’entêtaient : « grande maison, grande maison » disaient-ils ; j’avais beau dire « beaucoup de monde, beaucoup de monde » c’était lettre morte.

Après avoir visité le chef indiqua son choix ; comme l’une des chambres réquisitionnées était celle où couchait maman et François, je cherchai à faire valoir la difficulté à la lui abandonner, il ne voulait rien entendre : « officier peut pas coucher dehors » et nous ? Répondis-je ... « Coucher ensemble salon », il n’y avait rein à obtenir.

Je fis réunir toute la maisonnée, grands, petits, domestiques rien n’y fit, il ne se laissa pas impressionner par le nombre, nous n’avions qu’à nous débrouiller.

Au lieu d’avoir un officier et deux hommes, il en ramena quatre qui logèrent dans une petite chambre du second et, comme souvenir de leur passage, mirent le crucifix en pièces.

Quand à Georges et moi, nous devions accepter le voisinage de l’officier qui le lendemain matin manifestait sa bonne humeur en chantonnant dans la salle de bains tout en s’habillant.

Ce même jour paraissait dans le journal qu’on ne devait accepter les troupes de passage que munies d’un billet de logement. Nous l’avions déjà fait remarquer la veille mais sans succès à l’officier. « Pour officier inutiles » disait-il et, craignant sans doute de trouver la porte fermée au retour, il avait ajouté «si porte fermée, porte enfoncée» tout cela nous paraissait bien pénible.

Ma pauvre maman était avec nous depuis début juin car, étant tombée dans l’escalier un dimanche qu’elle était à la maison, elle s’était fêlé la clavicule, et, se sentant fatiguée, sans goût pour faire ses provisions et diriger sa maison, elle avait demandé à ce que nous la gardions avec nous. Amélie et, Augustine leur bonne, étaient donc là ce qui augmentait les occupants de la maison. On était d’ailleurs plus heureux d’être ensemble dans ces tristes moments et je pus jouir ainsi davantage de ma pauvre maman qui devait s’éteindre quelques mois plus tard.

 Durant toutes ces journées mouvementées, la même inquiétude nous rongeait au sujet de Guy. Enfin le 5 juillet je reçu une lettre du 11 juin, je repris un peu d’espoir car, à cette date, le plus fort de l’offensive Allemande dans cette contrée était passé.

De nouveau ce fut le silence… Le 19 juillet Nono mettait au monde une petite fille qu’on nomma Francine, comme sa marraine, mais qui fut surnommée bien vite Pompon. La veille au soir nous avions eu une émotion : les réfugiés peu à peu ayant quitté la maison, nous étions dans le jardin quand un brave Boulonnais qui n’était pas encore parti nous appela en nous disant qu’il y avait le feu dans la direction de l’usine. Nous courûmes jusqu’à la grille et vîmes que les bâtiments Laroche Joubert étaient en flammes. Quel brasier, les étincelles volaient de tous côtés, nous craignions un peu pour l’usine ; enfin, après bien des efforts des pompiers, les maisons voisines furent protégées, mais la papeterie elle-même fut complètement détruite.

 Comme beaucoup d’autres Mr et Mme D. étaient descendus sur le port, ils causèrent alors à Georges lui parlant de leur inquiétude au sujet de leur fils dont la permission avait été abrégée au début de mai, et qui avait rejoint le front pendant que Pierre était en Ecosse. Ils n’avaient pas de nouvelles depuis le 5 juin. Ils avaient dû savoir déjà officieusement qu’il avait été grièvement blessé à cette date, et faisaient des démarches pour avoir des nouvelles.

Malheureusement le pauvre jeune homme était mort des suites de ses blessures. Ils en furent avisés le 15 août seulement. Comme je plaignais les pauvres parents, moi qui les avais enviés lors du départ de Pierre en Ecosse…

 Dans le courant de juillet, après avoir fait des démarches à la Croix Rouge pour avoir des nouvelles de Guy, nous reçûmes une lettre de lui datant du 14 juin où il nous disait qu’ils battaient en retraite pour se reformer, mais qu’ils étaient toujours gagnés de vitesse par la Allemands. Nous supposions donc qu’il devait être prisonnier. En effet quelques jours plus tard nous reçûmes une carte de lui nous en informant, et beaucoup plus tard une carte de la Croix Rouge.

A ce moment nous nous sommes presque réjouis de cette nouvelle, ayant craint le pire, nous avons tout au moins éprouvé un immense soulagement. Nous étions loin de penser que cette captivité devrait durer si longtemps. Quatre ans déjà depuis le 16 juin et quand prendra- t-elle fin ?...

 Les débuts furent terribles d’après ce qu’on a pu savoir par ceux qui sont revenus ; fatigues, privations au point de vue nourriture, manque de nouvelles, etc.…  Fait prisonnier à Autun, Guy y resta quelques semaines et nous essayâmes de lui faire passer quelques subsides par de vieilles demoiselles, nos clientes, à qui nous avions écrit et qui furent parfaitement et délicatement charitables.

 De là il fut envoyé à St Quentin où il ne resta que quelques jours et partit en Allemagne sans qu’à cet endroit, malgré nos démarches, nous puissions rien lui faire passer.

Peu à peu, les choses s’organisant, ce fut peut-être un peu moins pénible au point de vue ravitaillement, mais il faut des âmes bien trempées pour résister à ces épreuves morales sans faiblir.  Notre pauvre Guy est de celle-là grâce à Dieu, et son courage soutient le notre. Sa trop grande modestie supporterait mal que je fasse des éloges de lui, mais il acceptera que j’attribue sa hauteur d’âme aux grâces que Dieu lui a prodiguées. Nous avions eu quelques soupçons lors de sa dernière permission, pendant la guerre, qu’il désirait se faire moine, mais il ne nous en avait pas parlé ouvertement. Par la suite il se confia à Pierre par lettre à ce sujet et plus tard, sa captivité se prolongeant, il nous avoua ses désirs.

 Malgré nos regrets à la pensée de le perdre, peut-être presque complètement, suivant l’ordre qu’il choisira, nous ne pouvons que nous incliner et dire notre Fiat. Nous sommes suffisamment Chrétiens d’ailleurs, pour reconnaître l’honneur que Dieu nous fait en appelant un de nos enfants à la vie religieuse. Pour moi, j’aurais préféré avoir un fils prêtre, le perdant moins ainsi, mais je dois faire abstraction de mes préférences naturellement.

Je me souviens une fois de plus cette phrase entendue à Lourdes : « Dieu ne nous donne pas nos enfants, Il nous les prête » je dois le Lui rendre de toutes façons puisque telle est  Sa volonté.

Maintenant je puis dire que je ne veux pas un autre avenir pour lui, je ne le vois plus dans le monde puisque son bonheur est ailleurs, et je continuerai à vivre plus tard avec lui, par l’esprit et le cœur, comme je le fais durant cette longue captivité. Je n’avais pas eu à trembler seulement pour mes fils  durant cette triste guerre : dés le 9 septembre 1939, Denise avait été convoquée et partait pour une destination inconnue avec deux infirmières d’Angoulême ayant déjà fait la guerre de 1914, les demoiselles S. et une jeune fille de Cognac, Melle de V.

Le train amenant cette dernière ayant eu du retard, et empêché le départ pour Limoges, Pierre offrit de conduire le groupe en auto jusqu’à cette ville. Là déception, le train venait de partir, nouvelle course effrénée pour rejoindre le convoi à Brive où cette fois les retardataires eurent la satisfaction d’arriver à temps.

Quand on sut que la direction prise était Marseille, il ne fut plus douteux que c’était l’exil en perspective, la traversée, peut-être dangereuse, et l’angoisse d’une séparation prolongée de la famille.

Nous restâmes de part et d’autre un grand mois sans nouvelles et, quand enfin elles arrivèrent, on songea, non sans mélancolie, que bien des évènements avaient dû se passer depuis leur départ.

J’ai tremblé bien des fois pour la santé de Denise qui craignait tant la chaleur et qui risquait de ne pouvoir s’habituer à ce climat de Syrie.

Ma faible consolation était que, momentanément, les évènements militaires étaient nuls dans ce secteur. Denise de son côté rongeait son frein en pensant qu’elle était inactive alors qu’en France elle aurait pu se dévouer et faire du bien.

Puis, quand la grande offensive débuta, quelle tristesse d’être sevrés de nouvelles et de ne pas pouvoir suivre au jour le jour les évènements tragiques.

Les nouvelles familiales étaient interrompues ou arrivaient à de longs intervalles. Après l’armistice, il fallut attendre 4 grands mois pour le rapatriement, et ce ne fut que le 27octobre 1940 que Denise arriva enfin, et que je la retrouvais une fin d’après-midi, revenant de ville avec quelques larmes de joie. Elle avait beaucoup maigri, son dernier séjour à Alep avait été très anémiant par la chaleur fatigante d et la nourriture défectueuse.

Elle avait fait précédemment un séjour à Damas ou le climat était meilleur, et primitivement avait séjourné à Beyrouth les premiers mois de son arrivée en Syrie. Le caractère énergique et indépendant de Denise me paraissait devoir atténuer pour elle les rigueurs de l’exil et de la séparation, mais elle en souffrit beaucoup. Il est bien différent de vivre un peu en marge de la famille tout en s’y retrempant le soir, et de se retrouver éloigné du foyer paternel de longs mois consécutifs. Denise en fit la longue expérience.

 Ce retour de sa petite fille fut une des dernières joies de maman. (Pierre avait été démobilisé le 10 août)  Elle souffrait beaucoup de la captivité de Guy  et, sentant ses forces décliner, elle répétait souvent qu’elle ne le reverrait pas. Nous tentions de lui redonner confiance, mais nous ne pouvions que noter nous-mêmes le rapprochement des malaises dont elle souffrait.

Le Docteur appelé souvent à son chevet  constatait des troubles circulatoires mais ne semblait pas particulièrement alarmé. Nous cachait-il ses impressions ne voyant rien à faire de plus que ce qu’il tentait ? Quant à moi, j’étais assez inquiète tout en ne prévoyant pas pourtant une issue fatale aussi proche. On envisage difficilement la mort de ses siens même à un âge avancé. Amélie, notre fidèle amie des bons et mauvais jours, dont la santé était si délicate, semblait plutôt mieux en cette fin d’année 1940. Au début de janvier 1941 elle appris officiellement  la mort au champs d’honneur du frère de son filleul, le Capitaine Raoul Gau. Depuis mai 1940 on était sans nouvelles de lui. Pendant 2 ou 3 mois, on ne s’en inquiéta pas outre mesure, le silence était général, mais, quand on connut la captivité de près de 2 millions d’hommes, il fallut bien penser que ceux dont on avait pas de nouvelles étaient perdus pour toujours. Sa jeune femme et sa mère, après de longues démarches, eurent la confirmation de sa mort fin mai 1940.

Cette nouvelle peina beaucoup Amélie, très attachée à la famille Gau et nous frappa nous-mêmes  grandement.  Nous avions eu, le 19 juin, au plein moment de la débâcle de l’armée Française, la visite du Lieutenant Fernand Gau qui passait à Angoulême chargé de regrouper vers Bordeaux les débris de sa compagnie ; son calme courage, à un moment où les esprits battaient un peu la campagne, où les bruits les plus saugrenus circulaient, fit, je me souviens, une forte impression sur moi, il gagna du coup ma sympathie  et, je crois, celle de toute la famille.

Très fatigué, il nous avait recommandé de ne pas le réveiller s’il y avait une alerte , ce qui d’ailleurs se produisit, et n’était pas sans fatiguer maman qui souffrait de sa clavicule fêlée et redoutait ces descentes assez fréquentes à la cave.

L’armistice du 24 juin mit fin à ces alertes, puis les jours passèrent tristes ainsi que je l’ai conté.

 Début décembre, Francine et François commencèrent une scarlatine assez bénigne heureusement. Christiane avait été isolée de suite à Chavagnes, dans le voisinage de Madame Mauxion, dame pensionnaire à cette époque dans l’appartement occupé autrefois par ma belle-mère, Mme Louis Dupuy.

Au bout de 40 jours, la chambre étant désinfectée, on fit revenir Christiane à la maison. Le 26 janvier pourtant elle commença à se plaindre de la gorge. Le 27 au soir, comme je revenais de l’usine, je fus étonnée de ne pas voir maman et Amélie dans la salle à manger comme d’habitude, au même moment j’entendis maman qui appelait impatiemment dans l’escalier ; a notre question lui demandant ce qui se passait, elle me répondit qu’Amélie venait d’avoir un fort malaise qui, hélas, était une congestion. Le médecin aussitôt appelé défendit de la bouger et elle passa la nuit toute habillée sur le lit de Denise où on l’avait transportée,  son malaise l’ayant prise au grenier, où elle cherchait quelque chose dans l’une de ses malles

Elle resta pour ainsi dire sans connaissance  jusqu’au lendemain où elle fut déshabillée non sans peine et descendu au premier pour la soigner plus facilement. Elle ne repris pas la parole et l’on se rendit compte peu à peu qu’au lieu de s’améliorer son état allait en empirant. Cinq jours plus tard, le 1er février 1941, veille de son anniversaire, elle s’éteignit à l’âge de 75 ans, laissant bien des regrets parmi nous.

Durant sa courte maladie, nous passions par de multiples inquiétudes pour Christiane qui avait une scarlatine grave se compliquant de sinusite, hémorragies nasales et rhumatismes aigus.

Maman, de son côté, très très frappée de la maladie d’Amélie, les deux ou trois derniers jours de celle-ci, moi-même le 1er février je fus atteinte à mon tour de la scarlatine ce que je constatai le jour de l’enterrement d’Amélie. Dans le même moment maman, qui commençait à se lever et était venu faire sa toilette dans la salle de bain proche de ma chambre, fut prise d’une syncope dont Denise la fit revenir au bout de quelques instants, puis on la transporta chez Frédéric car elle ne voulait pas reprendre la chambre que cette pauvre Amélie venait de quitter si peu de temps auparavant.

Ce matin du 3 février 1941 fut le dernier jour ou je vis maman car après quelques jours de malaises qui ne semblaient guère plus grave que ceux déjà surmontés précédemment,  elle eut le 11 août au soir, à son tour, une congestion qui l’emporta le 13 vers 4 heures de l’après-midi.  

Le 12 au matin elle avait demandé Monsieur le Curé, et après avoir reçu les derniers sacrements, vers 8 heures, elle perdit peu à peu connaissance.

Mon état contagieux ne me permettait pas de circuler dans la maison, je ne pus la revoir.

 Je fis durant cette quarantaine d’isolement des exercices de détachement. Eloignée des miens qui devaient, autant que possible, éviter de fréquenter ma chambre, et devaient d’ailleurs vaquer à toutes les occupations courantes, je me voyais douloureusement frappée par la perte d’une affection si chère, sans le recours de celles qui auraient pu me soutenir dans cette épreuve,  et l’angoisse de la captivité de Guy.

 

Bragette

13 août 1945

                         Christiane après avoir donné de fortes inquiétudes en ces jours tragiques avait pu me rejoindre dans ma chambre, quand son état avait été plus satisfaisant, mais elle souffrit durement de ses rhumatismes aigus. Nos deux solitudes réunies  nous semblèrent ainsi moins pénibles ; mais ma pauvreChristiane avait eu un triste anniversaire pour ses 18 ans, puisque ce 13 février fut le jour de la mort de sa grand-mère, et qu’elle était sur un lit de souffrances.

Ses douleurs rhumatismales étaient si aigues qu’elle avait une de ses jambes recroquevillée  et qu’on dut la lui tirer au moyen d’un poids attaché au pied. Enfin peu à peu, grâce à un traitement énergique et continu, le mal céda et nous achevâmes ensemble notre convalescence, aspirant à quitter la chambre et reprendre notre vie normale, malheureusement modifiée par la mort de maman et d’Amélie.

Combien de fois cependant ai-je pensé depuis que Dieu leur avait épargné bien des tristesses en les rappelant à Lui.

 Après ces dures épreuves physiques et morales nous éprouvions le besoin de calme et de changement d’air ; impossible d’aller au bord de la mer, la villa à St Palais étant réquisitionnée par les Allemands.

La villa « Bébé » qui avait été réquisitionnée, d’abord par le maire pour loger des réfugiés Belges en été 1940, fut ensuite occupée par les bureaux du ministère des travaux publics  et enfin par les Allemands.

Nos premiers occupants, un chirurgien Belge de Bruxelles et son beau-frère industriel, gens très comme il faut, nous ayant fait très bonne impression, on avait tout laissé dans la villa, étant loin de supposer qu’elle serait ensuite à la merci des Allemands. Mal nous en pris puisque, dés octobre 1940, les trois quarts des meubles et tableaux avaient disparu, comme on put le faire constater par huissier dans un court laps de temps où la villa était inoccupée.

Enfin, au moment de la libération, une bombe incendiaire ne laissa plus que les quatre murs du chalet que nous avions installé à notre goût, avec les vieux meubles si chers à mon arrière grand-mère et qu’elle avait si jalousement gardés en 1870-71, ne voulant pas quitter Issy les Moulineaux malgré les risques de la guerre et de la Commune. Maman aurait été bien contrariée de la perte définitive de ces souvenirs et je le suis moi-même bien vivement.

Encore cette école de détachement où nous a conduits cette dure guerre. Détachement et abandon à la Providence, ce sont les grandes leçons qu’elle ne s’est pas lassée de nous donner, en avons-nous suffisamment profité ? Les facilités revenues, (qui sait quand) saurons-nous puiser dans ce trésor d’enseignements reçus, les forces morales pour marcher allègrement vers la perfection, comme lorsque nous étions fouettés par les dures exigences de la vie ?

La leçon a été si profondément gravée dans nos cœurs qu’elle devrait être inoubliable, j’espère qu’avec la grâce de Dieu elle n’aura pas été inutile, pour beaucoup tout au moins.

 St Palais nous étant fermé, nous avons pensé que peut-être nos aimables propriétaires des Deffends consentiraient à nous louer une fois encore le charmant logis où nous avions passé les vacances en 1927 et 1929.

Toujours restés en relations avec eux, il était facile de leur demander. Ils acceptèrent, et nous pûmes passer trois mois au calme dans ce cadre très agréable.

Je ne crois pas avoir parlé des propriétaires qui, habitant une partie du château, avaient toujours été d’une amabilité constante avec nous, ne paraissant que pour nous rendre service ou converser amicalement avec nous quelques instants, s’effaçant si bien que nous aurions pu nous croire chez nous, si nous avions été des ingrats.

Mais il nous plaisait au contraire de nous sentir les hôtes de ces gens aimables auxquels nous ne connaissions que des qualités.

Madame Guillebaud avait épousé, toute jeune veuve, le frère de son mari, avec lequel elle habitait les Deffends, depuis la fin de la guerre de 1914, après avoir fait fortune dans la minoterie ; Mme Guillebaud, femme de tête économe, avait dû être, je crois, d’un bon conseil pour son mari en achetant à un moment propice la propriété qui devait, par suite des évènements, prendre de plus en plus de valeur.

Le fils de madame Guillebaud et neveu de son mari, Georges Guillebaud ayant un goût marqué pour l’armée, avait fait de brillantes études à St Cyr. Il se maria après la guerre de 1914 (où il eut de nombreuses citations) avec Melle Thuret dont il eut deux enfants Jean-Pierre et Marie-Thérèse.

De ces enfants nous avions beaucoup entendu parler en 1927 et 1929 et plus tard. Nous ne pensions pas à ce moment que l’un d’eux rentrerait dans notre famille.

En cet été de 1941, en effet, madame Guillebaud attendait sa petite fille qui devait venir se reposer un peu à la campagne. Nous n’avions jamais eu, si ce n’est une fois en 1932, et très fugitivement lors d’une visite aux Deffends, l’occasion de rencontrer Marie-Thérèse. Madame Guillebaud souhaita que Christiane, qui était à peu près du même âge, s’entende bien avec elle.

Ce vœu se réalisa mais plus amplement qu’on aurait désiré sans doute.

En effet  Pierre, dés les premiers jours, fut attiré vers Marie-Thérèse, par son charme à la fois simple et distingué, son gracieux et intelligent visage. Voyant s’éveiller si promptement sa sympathie, je le mis en garde contre des manifestations trop marquées de celles-ci qui risqueraient de donner des espoirs vains à Marie-Thérèse. Sur ce  Pierre me répondit nettement : « Mais c’est qu’elle me plait beaucoup, et si vous voyez des empêchements à mon mariage avec elle, je préfère retourner de suite à Angoulême. »

Cela ne faisait pas mon affaire car Pierre avait besoin de calme et de repos après une année de difficultés à l’usine, et j’étais bien perplexe.

 En effet certaines circonstances me donnaient à réfléchir au sujet d’une union possible.

Les parents de Marie-Thérèse étaient divorcés et je connaissais et longue date par Mme Guillebaud les tristesses crées par cet état de chose ; Marie-Thérèse et son Frère, élevés par leur mère, s’étaient détachés peu à peu de leur père, et les grands-parents tenaient rigueur aux petits enfants de leur préférence marquée pour la maman.

La grand-mère surtout, très fière de son fils, ne pouvait admettre l’indifférence de sa petite-fille pour un père dont elle aurait dû tout au moins admirer les états de service.

Le Commandant Guillebaud, fait prisonnier durant la guerre de 1939-40 s’était échappé et avait rejoint l’Afrique du Nord, de là il venait de signaler sa nomination, au grade de Lieutenant-colonel, il était à supposer que, la guerre aidant, il arriverait assez vite au grade de Général qui en effet est le sien depuis quelque mois.

 

Mais, en balance de ses vertus militaires, Marie-Thérèse mettait l’affection maternelle dont Mme Guillebaud les avaient entouré, elle et son frère, les sacrifices qu’elle avait dû faire, le travail qu’elle avait dû fournir pour leur donner une éducation satisfaisante, et rendait en grande partie son père responsable de l’état de santé actuel de la pauvre isolée que le Docteur avait envoyé dans un sanatorium.

Marie-Thérèse séparée de sa mère depuis quelques temps déjà espérait son rétablissement, mais Mme Guillebaud n’y croyait guère. Je me disais que l’état de santé de Mme Thuret pouvait être provoqué par ses chagrins et soucis, une vie de surmenage à laquelle elle n’avait pas été  préparée, je ne m’en inquiétais pas moins pour l’avenir et la santé de Marie-Thérèse. 

Denise, sous ce rapport, me dit que je n’avais pas lieu de me tourmenter, qu’ayant l’esprit en éveil à ce sujet, on pouvait éviter les atteintes du mal puisque, pour le moment, on avait la certitude de l’état satisfaisant de Marie-Thérèse.

Il n’en restait pas moins les dissentiments familiaux ; ne seraient-il pas un trouble pour le jeune ménage ?

 Le père de Marie-Thérèse, remarié depuis 8 ou 9 ans, avait annoncé quelques mois plus tôt la venue prochaine d’un bébé, ce pauvre petit venait encore compliquer une situation tendue.

Cependant il nous était pénible de faire obstacle au désir de Pierre et, de plus, nous pensions que l’éducation très chrétienne donnée à Marie-Thérèse était une sérieuse garantie de bonheur, que d’autre part, ayant souffert de la mésentente de ses parents, elle saurait peut-être mieux qu’une autre faire des concessions pour garder la paix de son foyer.  

Pierre fit donc sa demande mais se heurta, sinon à un refus catégorique, du moins à une grosse hésitation et à une demande de sursis pour réfléchir.  Je sus plus tard que notre intimité avec ses grands-parents refroidissait beaucoup Marie-Thérèse, elle craignait notre alliance avec eux contre ses sentiments les plus chers.  Ce pauvre Pierre était fort déçu et le repas qui suivit fut bien morne ;  le malheureux éconduit n’avait pu maîtriser ses nerfs et nous avions assisté à une crise de larmes semblable à une pluie d’orage, car, devant nos airs consternés, il n’avait pas tardé à sourire en nous disant qu’il espérait bien que son bonheur n’était que retardé.

 Il ne s’était pas trompé puisque, revenu peu après à la charge, Marie-Thérèse décida  de s’ouvrir de ces projets à des personnes de sa famille maternelle, n’osant pas en parler directement à sa mère de peur de la tourmenter.

Mais, moi-même ayant abordé le sujet avec Mme Guillebaud, quelle ne fut pas ma surprise de me trouver le lendemain en présence d’un visage fermé comme jamais je n’en avais vu à notre vieille amie, qui avait toujours été pour nous la vivante image de l’affabilité souriante.

Lors de mes ouvertures, elle m’avait dit, après avoir promis d’écrire à son fils (qui d’ailleurs s’en rapporterait à elle) : «  J’espère que cela ne nous empêchera pas de rester bons amis » ce à quoi j’avais répondu surprise : « Evidemment, ce sera au contraire une raison de plus de l’être »

Je me trompais lourdement car, à partir de ce jour, une barrière sembla s’être dressée entre nous.  Mme Guillebaud avait-elle d’autres projets qui lui souriaient mieux ? Je l’ignore et je renonce à déchiffrer l’énigme de ce revirement.

 Vers la fin août Marie-Thérèse se rendit chez les cousins et amis de la famille dont elles nous avait parlé et à fin septembre repartait à Paris où elle voulait finir ses études d’infirmière, ayant encore une année à faire. Je ne voyais pas bien la nécessité de ce diplôme, néanmoins il fallait permettre aux jeunes gens de mieux se connaître avant d’engager leur vie, et nous ne voulions pas, de plus, faire pression sur la décision de Marie-Thérèse qui désirait ce temps de répit.

En octobre Pierre alla à Paris et ainsi chaque mois il passa quelques jours auprès de sa fiancée. En octobre également il se rendit dans le Puy de Dôme, où se trouvait Mme Thuret, pour faire sa connaissance. Il fut très touché par l’accueil qu’elle lui réserva et la sympathie fut réciproque et très vive.

En novembre j’allai avec Pierre à Paris et je garde un excellent souvenir de cette semaine passée avec ma future belle-fille, dont les délicates attentions et petits soins ne firent qu’augmenter la sincère affection que j’avais déjà pour elle.

Pour les fêtes de Noël, Pierre et Marie-Thérèse se rendirent à Enval,  auprès de Mme Thuret, et c’est là qu’ils célébrèrent leurs fiançailles officielles.

Nous avions pensé que ce serait une grande joie pour la malade, dans sa solitude, de présider aux premiers engagements des futurs époux. Ce furent donc des fiançailles graves et sans mondanités, mais de celles que le Bon Dieu bénit, j’en suis sûre, puisqu’elles comportaient une part de sacrifice pour Pierre et les siens.

Après un court séjour à Enval,  Marie-Thérèse repassa par les Deffends et Angoulême. Ce ne fut pas sans péripéties en raison de la zone de démarcation, si bien que la pauvre enfant erra pendant 4 heures sous la pluie, dans les bois, avant d’arriver au port, c'est-à-dire chez ses grands-parents.

Marie-Thérèse ne resta que quelques heures à Angoulême où elle dîna avec nous puis repartit à Paris. Nous ne la revîmes pas jusqu’à son mariage le 17 août 1942.  Mais, par ce que nous disait Pierre de ses lettres, nous apprenions à mieux la connaître et nous étions heureux de constater qu’elle partageait bien notre façon de voir pour le principal de la vie : religion, moralité, etc. …

Une chose pourtant me chiffonnait un peu, sa froideur vis-à-vis de la famille de son père et de celui-ci même. Pourtant certaines circonstances commencèrent à me faire mieux comprendre la difficulté qu’il y avait parfois à s’entendre avec certains caractères.

Il y a vraiment des gens qui font tout pour se mettre dans leur tord ; je ne veux pas insister sur un sujet assez délicat mais, malgré toute notre bonne volonté, échange de lettres, télégrammes avec le père de Marie-Thérèse, entrevue aux Deffends avec les grands-parents, nous ne parvînmes jamais à obtenir, malgré notre désintéressement, qu’un contrat en règle fut accepté.

 Nous n’avions jamais eu la prétention de rien exiger, mais seulement de garantir certains droits de Pierre. Devant la ténacité opiniâtre et incompréhensible du Colonel, le mariage se fit donc sans contrat.

Mais alors pourquoi ces avances de Mme Guillebaud, proposant à tour de rôle métairies, maison en ville, etc. etc.,  propositions que j’avais d’ailleurs écoutées d’une oreille distraite, attendant bien tranquillement qu’une décision soit prise, s’il devait jamais y en avoir une… Je puis affirmer qu’il n’y eut aucune déception de notre part, n’ayant eu aucun mobile intéressé, la seule déception que j’eus ce fut de constater la faillite d’une amitié que je croyais solide, elle s’effondra comme un château de cartes.

 Adieu les espoirs de douce intimité avec des grands-parents que je croyais près à accueillir mon fils les bras ouverts ; il lui fut fait grise mine même, si bien que maintenant le jeune et le vieux ménage n’ont plus aucun rapport.

 

Mais reprenons le fil des évènements. En mai 1942, l’état de Mme Thuret s’était grandement aggravé, Marie-Thérèse se rendit auprès de sa mère, elle y resta quelques jours puis la laissa aux soins de sa tante Thuret pour retourner à ses études, hélas on dut la rappeler car le mal ayant fait des progrès rapides, la chère malade s’éteignit le 11 mai. Pierre et Marie-Thérèse, avec l’oncle et la tante de celle-ci, assistèrent aux obsèques, avec quelle tristesse on le devine. Quel chagrin cela avait dû être pour la pauvre mère de partir sans revoir son fils prisonnier.

Si peu que j’ai correspondu avec Mme Thuret, j’avais conçu pour elle une vive sympathie et j’ai beaucoup regretté sa mort.

Trois mois plus tard Pierre et Marie-Thérèse se mariaient à Neuilly, paroisse de la famille Thuret, étant donné ce deuil, l’absence du frère de la mariée prisonnier, les dissentiments familiaux aussi, qui ne permettaient pas la réunion des familles Guillebaud et Thuret, le mariage se fit dans l’intimité.

L’aurait-on voulu, il était très difficile d’ailleurs de faire autrement. A Paris surtout les distances étaient longues, les voitures à peu près introuvables, on avait supprimé les cortèges d’antan et abandonné la toilette traditionnelle si seyante de la mariée.

Marie-Thérèse pour la circonstance avait un tailleur de soie blanche et un chapeau blanc voilé de tulle.  Le repas de famille eut lieu  chez Mr et Mme Thuret dans leur coquet et assez vaste appartement ; tout fut parfait grâce à la compétence et au goût de l’aimable maîtresse de maison.

Les mariés prirent le lendemain le chemin d’Arcachon, devant passer trois semaines au bord du bassin, à Arès. Nous reprîmes de notre côté la direction d’Angoulême et le cours normal de notre vie.

 Cependant tandis que se préparait ce nouveau foyer, nous avions eu la tristesse de se voir désunir celui de Marcelle. Depuis le retour de la guerre, nous avions trouvé André (Calluaud) très changé moralement. Marcelle nous avait toujours caché ses désillusions conjugables. Mais depuis quelques mois surtout nous les soupçonnions. André ne venait plus à la maison sous prétextes d’occupations, mais à la longue, il avait bien fallut se rendre à l’évidence et Marcelle confirma nos inquiétudes.

Je ne m’étends pas sur ce sujet pénible, mais lasse de pardonner, Marcelle avait dû, en prenant les précautions légales nécessaires, se séparer de son mari.

Qu’il est pénible d’en arriver là… La séparation prononcée au tords d’André, celui-ci fit appel et fut condamné une seconde fois. Marcelle reporta sur son fils Michel toute son affection, Dieu veuille qu’elle trouve auprès de lui les consolations et le bonheur qui lui ont si vite fait défaut dans son foyer.

 Louise, dont la santé était assez ébranlée depuis la morte de maman, nous donnait pas mal de soucis par moments ; pourtant le Docteur nous affirmait que ses malaises étaient nerveux, et notre expérience personnelle nous permettait de croire qu’il avait raison.

 Cette nouvelle secousse, du côté Marcelle, n’était pas faite pour arranger les choses, car tout les évènements, heureux ou tristes, que je rapporte se greffent sur le fond sombre de notre vie durant cette interminable guerre.

Quels sujets d’affliction n’avait-on pas : les humiliations de la Patrie, l’anxiété pour l’avenir, le martyr des prisonniers, puis celui des déportés, des requis, enfin, cette désunion des esprits et des cœurs Français, les uns tirant à droite, les autres à gauche, chaque parti se croyant dans le vrai et se montrant intransigeant vos à vis de l’autre.

Enfin les inquiétudes matérielles, difficultés de la vie de toutes sortes se faisaient durement sentir. Pourtant à ce point de vue matériel, nous n’étions pas dans les plus malheureux ; certes si notre niveau de vie avait baissé par la suppression de bien des avantages, on souffrait surtout de l’instabilité actuelle, se demandant de quoi serait fait le lendemain ; mais après un élan du cœur vers la Providence, on reprenait courage et, maintenant que les plus durs moments sont passés, je me plais à reconnaître qu’elle nous a bien épargnés ainsi que le dit lui-même notre cher prisonnier.

 Donc, durant ces années pénibles, le bonheur de notre jeune ménage était la lumière dans la nuit. Grâce au ciel, leur affection mutuelle semblait se fortifier de jour en jour, et c’est avec grande joie que nous avons connu l’espoir d’une future naissance.

Précédemment, le 22 janvier 1943, Nono avait eu un fils, Bernard, et, trois jours plus tard, Suzanne avait mis au monde un fils elle aussi, Jean Loup.

Marie-thérèse désirait bien un garçon, mais ce fut une petite fille qui naquit le 21 octobre 1943, une petite  Catherine.

 L’hiver 1943-44 se passa sans incidents familiaux notables, mais toujours dans la sombre atmosphère de la guerre, avec le regret de plus en plus poignant des absents et l’inquiétude sur leur sort.

Au printemps 1944, les bombardements intensifiés en Allemagne mirent une entrave à la correspondance et à l’envoi de colis, cela augmenta encore la cruauté de la séparation et l’anxiété au sujet de la vie matérielle des prisonniers.

 Au mois d’avril 1944 la fonderie d’Angoulême fut bombardée. Un soir, à peine étions-nous couchés, que la sirène sonna l’alerte. Depuis quelques temps ces alertes étaient assez fréquentes, les Anglais et les Américains cherchant à entraver la fabrication des armes et des munitions un peu partout en France ; les escadrilles alliées passaient assez souvent dans un certain rayon et l’alerte était automatiquement donnée.

Chacun se levait alors en grognant plus ou moins, selon son tempérament. Les jeunes auraient bien voulu rester au lit, à cet âge on est optimiste et l’on ne craint rien, mais on savait par les journaux les ravages causés dans la population par les bombardements et je harcelais donc les uns et les autres pour qu’ils consentent à me suivre à la cave ou ailleurs, car jamais on avait pu se mettre d’accord sur l’emplacement à adopter en cas d’alerte. 

A la cave on pouvait craindre l’obstruction de la seule porte de sortie, en cas d’écroulement… dehors les éclats de bombes de la DCA … dans les tranchées l’ensevelissement sous terre...  et chacun avait sa bête noire.

Ce soir là, pendant que nous nous habillions, Frédéric aperçut une fusée éclairante, puis plusieurs, et nous dûmes bien convenir que cette fois c’était pour nous, cela me fit,  je l’avoue,  une drôle d’impression.

Je me dirigeais avec François et Francine dans  un abri, une voûte avoisinant une cave de Louise et ayant accès dans le jardin, nous n’y étions pas installés qu’une explosion ébranla l’air et nos nerfs. François pleurait voulant rejoindre ceux restés dehors. Cela ne me tentait guère de rester à la belle étoile durant le bombardement, mais je suivis la majorité. D’ailleurs nous n’avions pas tardé à nous rendre compte que le but visé était la poudrerie, à 3 ou 4 kilomètres d’Angoulême et que, momentanément, nous ne craignions rien. 

Nous nous étions étendus sur le gazon, sous les marronniers de la cour, pressés les uns contre les autres, je parle de Marcelle, Michel, Francine, François et moi, Louise et Maria sur une chaise ;. les autres voyageaient de ci de là, allant vers le port et revenant. On apercevait en effet un vaste incendie allumé dans la direction de la poudrerie, les projectiles avaient bien porté, mais le ronronnement des avions continuait et nous nous demandions si de nouvelles vagues n’allaient pas se diriger vers les gares, heureusement, cette fois, il n’en fut rien. Le calme peu à peu se rétablit sous le ciel pur étoilé de cette belle nuit qui semblait si peu faite pour les massacres.

 Durant cette attaque assez lointaine pour nous permettre un calme relatif, nous avions récité notre chapelet, mais si quelque ronronnement plus sonore ou quelque explosion me donnait une distraction bien compréhensible, Michel se hâtait de me rappeler à l’ordre et je reprenais la litanie interrompue des Ave Maria.

Yvonne réclamée par la défense passive nous avais quittés dés le début de l’alerte, et elle devait longer toute la rue Fontaine du Lizier pour rejoindre son poste à l’école des garçons, c’était au début des fusées éclairantes et cette lueur sinistre était bien impressionnante. Sur la place, l’église se détachait en blanc sur cette lumière rouge, elle était, ainsi que les maisons environnantes, aussi visible qu’en plein jour.

Nous étions sur la limite du cercle tracé par la fusée et ce feu d’artifice peu intéressant n’avait pas duré.

Cependant une fois les avions partis, je n’étais pas pressée d’aller me reposer car Yvonne n’était pas revenue ; je n’étais pas très tranquille car je savais qu’elle devait ensuite aller avec les équipes de jeunes porter secours aux blessés ou sinistrés si besoin en était. Denise se trouvait à ce moment à Paris.

Yvonne ne rentra qu’à 2 heures du matin après avoir été en camion jusqu’au lieu  du sinistre. Un seul décès était à déplorer et la poudrerie était en grande partie détruite.

Une bombe tombée un peu à l’écart cependant, sur la route Fléac, avait complètement soufflé une maison dont il ne restait plus pierres sur pierres, mais elle était heureusement vide de ses habitants.

Autour de la poudrerie les maisons semblaient intactes, mais beaucoup, à l’intérieur, avaient des cloisons endommagées.

Durant le bombardement nous avions entendu un fracas de vitres dans le voisinage, c’étaient les vitraux de l’église que le souffle avait brisés, il en restait bien peu d’intacts, hélas ils ne devaient pas subsister longtemps.

 

Br       Bragette  15/9/46

 

Les bombardements en effet s’intensifiaient de plus en plus et nous eûmes à notre tour notre dure épreuve. Le 15 juin 1944, après des jours d’angoisse et le bombardement successif des villes de la ligne Paris Bordeaux, qui présageait le notre avant peu, ce fut l’attaque d’Angoulême.

Le jour s’était levé magnifique et la matinée était radieuse. Nous devions passer une heureuse journée car François (et Yves) devait faire sa communion solennelle à l’école St Paul.

 Tandis que nous nous apprêtions, nous entendîmes le ronronnement lointain trop connu, mais nous continuâmes nos derniers préparatifs. François vînt me dire qu’il nous attendrait au lieu de partir seul rejoindre ses cousins Alain et Yves, fils de Paul. Moi-même je désirais partir tôt pour avoir des places assises dans la chapelle assez exigue. (Dans mon souvenir la messe de communion devait avoir lieu à la Cathédrale. YH). J’encourageais donc François à m’attendre étant prête à partir sous peu.

Durant ce temps le ronronnement s’était accentué et, comme nous étions sur le seuil, hésitant à nous engager dans la rue, l’alerte sonna. Inutile de sortir on nous aurait arrêtés.

Les avions qui avaient paru s’éloigner précédemment firent demi-tour et nous vîmes venir en courant vers nous un homme de la défense passive nous enjoignant, en levant les bras au ciel, de nous mettre à l’abri.

 A peine avions descendu quelques marches de l’escalier vers le jardin, que la première bombe tomba projetant devant nos yeux, pierres, tuiles, tuyaux de cheminée etc. nous nous garâmes dans une encoignure des bâtiments, Denise, Francine, François et moi, mais nous sentant peu en sûreté, pendant une accalmie nous courûmes sur le port où nous nous mîmes à plat ventre durant le quart d’heure que dura la chute des bombes. 

 En quelques instants nous nous étions trouvés tous regroupés là après quelques tournoiements. Georges était revenu de l’usine où il avait été jeter un coup d’œil avant de partir à la messe de communion. Yvonne ayant d’abord rejoint son poste de dépense passive en avait été renvoyée avec ses compagnons quelques instants à peine avant qu’une bombe ne détruise complètement le local qu’ils occupaient sur la place, près de la maison.

La cuisinière avait à peine quitté la buanderie où elle se trouvait qu’un projectile éventra les murs. La femme de chambre qui avait voulu remonter au second pour y chercher ses économies, était ressortie affolée en criant, recouverte d’une poussière grise que les démolitions environnante faisaient voler en nuages épais ; elle vint s’affaler près de nous et nous vîmes tomber alentour les projectiles qui, par moments, faisaient jaillir l’eau de la Charente devant nous, tandis que derrière les maisons s’effondraient comme des châteaux de cartes.

Sous notre corps la terre tremblait, au dessus de notre tête les avions passaient en vagues bruyantes qui secouaient les nerfs, on se sentait bien peu de chose à ce moment là. Ces minutes d’angoisse qui nous parurent bien longues, combien de fois se sont elle répétées pour  beaucoup…

Quelle désolation quand, la première stupeur passée, nous nous relevâmes avec les compagnons de misère qui s’étaient groupés autour de nous sur ce coin de port.

Partout les immeuble effondrés, des gens passant hébétés que la mort avait frôlés et qui, pleins de poussière et parfois de sang provenant de blessures légères, étaient vêtus sommairement en raison de l’alerte matinale qui les  avait  arrachés du lit.

 Les halles aux grains, énormes bâtiments en bordure de notre rue, face à la maison, avaient à peu près disparu, nous apprîmes le premier décès, celui de la chaisière de l’église, ensevelie sous les décombres au moment où elle longeait les murs pour aller à l’abri.

Puis ce fut la nouvelle de l’ensevelissement de 12 personnes dans une tranchée de la rue Fontaine du Lizier, à hauteur de l’usine ; on put en dégager quatre en vie, mais hélas les autres furent asphyxiées. La même bombe avait assez gravement endommagé les bâtiments de l’usine. Certaines dépendances étaient complètement écrasées, la toiture et le coin du bâtiment principal endommagés, heureusement une seule machine avait été touchée et nous nous estimions heureux en comparaison de tant de deuils et de désastres autour de nous.

 Peu à peu les tristes nouvelles nous parvenaient : à Chavagnes, pensionnat tenu par les Ursulines de Jésus, sept religieuses avaient été ensevelies avec l’aumônier sous la chapelle totalement détruite.

Ce dernier, à l’issue de la messe, se dirigeait avec les assistants vers la sortie de la chapelle, chargé du ciboire et des saintes espèces, pour aller se mettre à l’abri, quand la bombe éclata sur le bâtiment.

Quatre religieuses moururent sur le coup ou avant qu’on ne puisse les dégager. La Supérieure exhortant ses filles à faire le sacrifice de leur vie, on entendit parait-il la petite clochette du chœur tinter aux mains d’une des religieuse pendant un certain temps,  puis tout se tut…

Cependant trois des religieuses purent être tirées en vie des décombres, mais l’une d’elles succomba une semaine plus tard, et les deux autres se ressentir bien longtemps de cette épreuve.

Quant à l’aumônier, Mr le Chanoine Bouchaud, il endura de longues heures d’attente qu’il n’oubliera de sa vie, et c’est par lui qu’on connut les pénibles détails de la fin des religieuses.

 Heureusement le pensionnat avait été transféré aux environ d’Angoulême depuis quelques semaines, autrement combien de morts supplémentaires auraient-on pu déplorer parmi les élèves et les religieuses ? Deux vieilles dames, pensionnaires restées à Chavagnes, avaient également péri dans ce bombardement.

Certaines rues du quartier de l’Houmeau avaient été si pilonnées qu’elles étaient méconnaissables. Je ne pus pendant des mois les sillonner sans avoir le cœur serré ; maintenant encore les emplacements des maisons détruites restées vides me rappellent douloureusement cette sinistre journée.

Parmi les 138 ou140 morts, bilan du bombardement, se trouvaient de nombreuses personnes de connaissance et l’on peut imaginer dans quel état d’esprit nous étions.

Pour moi il me fut impossible d’avaler quoi que se soit pendant des heures et je ne parvins à m’alimenter que le lendemain.

 La maison était si lamentable sous les couches de poussières provoquées par les démolitions voisines, l’ébranlement de certaines cloisons et la chute partielle de certains plafonds, les vitres brisées, que Denise Huault nous offrit le jour même de nous entasser chez elle, en ville, où les risques futurs étaient moins grands, où l’on fuyait surtout la désolation des ruines. 

J’acceptai avec reconnaissance cet abri provisoire pour Gorges, Yvonne, Denise et moi : Christiane, Francine et François partirent à Montignac où se trouvaient déjà une partie de la famille Huault.

La petite Nicole était à ce moment avec son père et sa mère rue Paul Abbadie immobilisée par de l’arthrite de la jambe et Paul et Denise devaient la prendre dans leurs bras pour descendre avec nous à la cave à chaque alerte ce qui était à ce moment fréquent de jour et de nuit.

Le jour du bombardement j’avais eu un moment de bien grande inquiétude quand, un temps assez long s’étant passé, je ne voyais pas venir Pierre aux nouvelles. J’avais appris qu’une bombe isolée était tombée dans une rue voisine de chez lui et je me demandais avec angoisse s’il ne lui était rien arrivé.

J’ignorais à ce moment l’étendu des dégâts et les difficultés à vaincre pour arriver jusqu’à nous. Enfin à un moment donné, tandis que mes regards parcouraient les ruines environnantes où Mr le Curé se frayait un chemin difficile en quête d’un blessé ou d’un mourant à assister, je vis Pierre sur le seuil de la porte, devant moi, en costume noir de cérémonie (revêtu pour la communion solennelle de son frère), costume qui jurait étrangement avec la bicyclette qu’il tenait à la main. Rassuré sur notre  sort,  il repartit aussitôt qu’arrivé pour aller rassurer sa femme. 

De son côté Christiane, qui avait quitté la maison avant nous pour aller à St Paul, en faisant un crochet lui permettant de voir un ami de Hockey enrôlé pour le travail obligatoire, Christiane, dis-je, s’était trouvée en ville au moment de l’alerte et avait couru avec lui du champs de foire au fond de St Martin, la main dans la main, lui vêtu en terrassier, elle dans son clair tailleur de fête.

Je reviendrai plus tard sur ce fameux compagnon d’infortune qui devait devenir un jour son compagnon de vie. Comme elle redescendait à la maison, l’alerte terminée, ayant pu franchir les barrages du service d’ordre grâce à Mr Laroche Joubert qu’elle connaissait , elle rencontra dans notre rue une personne de connaissance qui l’accueillit par ces mots : « Ma pauvre Christiane », elle s’imagina alors que nous étions parmi les sinistrés, et comme elle posait d’anxieuses questions, son interlocutrice ne savait que répondre : « Ma pauvre Christiane », si bien qu’elle nous crut tous morts, quoique cette personne lui eut assuré du contraire. Elle arriva donc en pleurs à la maison pour constater heureusement que ses craintes étaient vaines.

Tant il est vrai que le comique a sa place même dans les heures les plus tragiques, nous n’avons pu nous remémorer certains détails sans rire malgré la gravité des circonstances. Je me revois par exemple en chapeau fleuri, voilé de tulle, avec sur le dos le vieux peignoir destiné à protéger ma robe noire dans la tranchée (que nous pensions occuper dans le jardin, si les avalanches de projectiles ne nous avaient pas coupé la route).

Pierre nous a conté souvent aussi avec humour les plongeons de Marie-Thérèse au sol à chaque déflagration, tandis qu’il fuyait vers l’abri, lui portant Catherine d’un bras et sa valise de l’autre. Nous riions de tout cela parce qu’en somme nous avions été épargnés, mais le rire se tourne vite en mélancolie quand on songe à tant d’éprouvés.

Mais notre installation chez Paul ne pouvait guère se prolonger, nous ne voulions pas les déranger indéfiniment ; Yvonne et Denise décidèrent que nous devions partir à la campagne car je ne résisterais pas, disaient-elles, à ces nuits sans sommeil et à l’ébranlement continuel de mes nerfs.

Nous avions acheté en avril 1942 une maison de campagne où nous pouvions à la rigueur nous retirer, mais j’hésitais à me décider, de fortes réparations intérieures étant nécessaires pour que cette maison soit agréable à habiter. Cependant devant les évènements, on ne me laissa plus tergiverser et les enfants décidèrent, qu’avec un peu de bonne volonté, on arriverait à donner un visage souriant aux murs, dont le tapisseries déchirées pendaient lamentablement, où les tâches de moisissures étendaient leur lèpre. De fait chacun se mit à l’œuvre allégrement, le cœur délivré des menaces aériennes, dans ce coin retiré de campagne. Et l’on tailla, rogna, colla sur les murs les plus clairs papiers encore disponibles à l’usine à cette époque. On lessiva les peintures, enfin c’était à qui se montrerait le plus vaillant.

La maison ainsi plus présentable accueillit les meubles indispensables transportés d’Angoulême et aussi ceux inutiles auxquels on tenait le plus, les souvenirs et les tableaux qu’on se refusait à voir broyés dans un nouveau bombardement.

Celui-ci se produisit le 14 août mais principalement sur la rue de Limoges qui fut cette fois-ci complètement détruite vers l’arsenal. Il y eut encore une trentaine de morts.

Nous avions vu de Bragette passer les escadrilles, étant à table, mais n’ayant entendu aucun bombardement, nous avions pensé que les avions allaient un  peu plus loin. Cependant au même moment Denise arrivait à bicyclette d’Angoulême, elle nous affirmait que, de Sainte Catherine, elle s’était rendu compte que la ville était bombardée, et elle avait hâté sa course pour nous  rassurer sur son sort. En effet on remarqua alors les fumées provoquées au loin par la chute des bombes.

Pierre voulut aussitôt aller se rendre compte si l’usine ou la maison n’avaient pas de dégâts, et voir également chez un de nos vieux employés qui se trouvait dans le quartier visé.

Or dans le moment où nous pensions que Pierre pouvait être arrivé, il se produisit de fortes déflagrations, bombes à retardement disait-on déjà, et déjà je voyais Pierre atteint par les projectiles. On sut plus tard que l’on faisait tomber volontairement des pans de mur susceptibles de créer des accidents.

Marie-Thérèse, inquiète elle aussi, était partie retrouver Pierre à bicyclette ; ne le voyant pas, elle était partie jusqu’à l’hôpital et avait lu d’un bout à l’autre, dans quelle angoisse, le liste des morts. Enfin ils se retrouvèrent et l’on put se féliciter, après ces émotions, d’être encore tous indemnes.

 La  vie reprit son calme dans notre petit coin pour quelques jours encore, pourtant on pensait qu’en bien des endroits c’était les massacres et les inquiétudes presque continuellement.

On avait aussi parfois quelques angoisses avec les histoires de maquisard ; on racontait certains méfaits où ils n’apparaissaient pas toujours sous le meilleur jour. Fallait-il tout croire ?  Non sans doute, mais ces bruits, fondés ou non, n’étaient pas sans créer par moments de l’inquiétude.

Là, parait-il, ils avaient fait chauffer les pieds d’une fermière pour lui extorquer de l’argent dont ils avaient besoin ; ailleurs ils avaient dérobé les bijoux  etc. etc… Si bien que les moindres bruits, les aboiements de chiens la nuit, faisaient battre les cœurs un peu plus vite. 

Parmi les hommes qui tenaient le maquis sans doute certains étaient tout honneur et tout courage, mais des gloires moins moins pures se joignaient à eux, et il y eut certainement des abus à déplorer.

De même que, dans les soi-disant collaborateurs, tous n’étaient pas bons à pendre,  ainsi que certains le prétendaient, parce qu’ils ne voyaient pas les choses de la même façon. Au lieu de s’écorcher mutuellement les Français auraient dû essayer de mieux se comprendre.

 Mais les jours passaient amenant la débâcle de plus en plus accentuée des Allemands. Dans notre contrée le maquis se rapprochait de plus en plus d’Angoulême : le 24 Août ils attaquaient les carrières de Sainte Catherine où les Allemands avaient entreposé de nombreuses munitions, la fusillade est assez nourrie tout l’après-midi, les escarmouches ayant commencé avant le déjeuner tandis que Francine étudiait son piano chez une aimable voisine, à 100 mètres environ de la maison. Dés le début j’étais allé la chercher non sans quelque émotion à l’écho de cette annonce de combat. On sentait à ce moment le besoin de se réunir.

Le 25 au matin quelques troupes du maquis passent à Bragette. Ces soldats aux équipements disparates, aux visages souvent hirsutes  me font penser aux sans-culottes de la révolution, je suppose que ce devait être un peu le même genre.

Les coups de feu recommencent, les Allemands ont fait une contre-offensive et repris les carrières énlevées précédemment par le maquis. La fusillade et les explosions se répètent une grande partie de la journée. Vers 6 heures du soir les troupes du maquis repartent vers leur cantonnement, peu de temps après une forte explosion nous fait tressauter, ébranle la maison, agite les tuiles de la toiture, ce sont les carrières qui sautent.  

On a tout d’abord l’impression qu’il s’agit d’un canon de fort calibre qui a tiré tout près de là, mais Pierre et Marie-Thérèse, qui étaient partis au ravitaillement, arrivent aussitôt et nous informent de la cause de ce formidable bruit, nous grimpons alors sur le route surélevée et apercevons la gerbe de fumée noire qui indique l’emplacement de l’explosion ; alors à 3 reprises les mêmes bruits et les mêmes effets se produisent à peu d’intervalle et c’est enfin le calme. On pousse un ouf… Si cet enjeu des carrières n’existe plus, peut-être allons nous avoir la paix.

En effet le 26 est calme ; au soir à l’horizon, pourtant on vit quelque lueurs au dessus de la Braconne provenant sans doute de coups de canon lointains.

Le dimanche 27 est paisible également, mais le lundi 28 au matin nouvelles émotions. Les Allemands sont de nouveau à Ste Catherine, parait-il, venus en force, ils arrêtent les homme, etc… Tout le monde perd son sang-froid, et les occupants des deux fermes proches les abandonnent. Nos voisins immédiats, un agent d’assurance d’Angoulême et sa nombreuse famille consultés, décident de rester sur place, nous nous décidons à faire de même après avoir bien hésité et passé de rudes moments.

Connaissant les façons des Allemands vis-à-vis des habitants qu’ils croient de connivence avec les forces du maquis, je tremble qu’après le passage de celles-ci on ne soupçonne Pierre, un homme jeune, d’avoir fait leur jeu, et je le vois déjà au mur pour être fusillé. Mon émotion est telle que je dois un moment m’étendre, mes forces m’abandonnant.

Pierre, à qui nous conseillons de partir, ne veut pas nous quitter, d’autre part comment partirions-nous tous à l’aventure, sans moyen de transport que le landau de Catherine, qui n’a guère que 11 mois, et avec nos seules jambes dont celles de François, trop jeune, et les miennes trop vieilles.

Un élan vers Dieu et l’appel à sa Providence nous redonnent un peu de calme et nous attendons de pied ferme les évènements. D’ailleurs tout paraît assez tranquille dans notre rayon à part quelques explosions de ci de là et l’on se rassure.

Notre cuisinière et sa petite fille de 10 ans que nous l’avions autorisée à garder quelques semaines au bon air, sont parties depuis le matin dans les bois, mais la faim les en fait sortir, comme le loup, vers 4 heures.

Le mardi 29 Yvonne est partie au ravitaillement à Roprie, c’est toujours la panique dans la campagne, et les projets de départ de ceux qui sont encore là.

Le mercredi 30 les bruits circulant sur la décision du maquis d’attaquer Angoulême, nous percevons des explosions du côté de Sers.

Le jeudi 31 août vers 5 ou 6 heures du soir, arrivée de camions et troupes du maquis. Certains ont vraiment des mines patibulaires, ce qui n’est pas étonnant avec la vie qu’ils mènent, sans aucun confort dans les bois.

Ils cantonnent à Bragette quelques heures puis s’en vont et reviennent mais repartent dans la nuit, pour l’attaque paraît-il.

 Le vendredi 1er septembre on nous annonce la libération d’Angoulême depuis la veille au soir. Celle-ci s’est faite heureusement sans trop de dégâts et de pertes humaines.

Quelle joie pour nous tous, mitigée une fois encore par la pensée que d’autres contrées sont encore sous la botte Allemande. Malgré tout, l’espoir grandit de voir enfin le sol Français complètement libéré à brève échéance.

 On se croit ici au bout de ses peines, mais la libération amène d’autres soucis ; les maquisards les plus enragés cherchent querelles à ceux qu’ils accusent d’avoir pactisé avec l’ennemi, et, il faut bien le dire, à tord et à travers on classe les non militants dans la catégorie des collaborateurs. Des gens de notre connaissance, parfaits patriotes, sont arrêtés, emprisonnés des semaines, avant d’être jugés, l’un d’entre eux pour un mandat dont le bénéficiaire porte un nom plus ou moins germanique ou juif (son tailleur à Paris). De ce fait on conclut que l’on peut être inquiété un jour sans savoir pourquoi, et le moindre retard de Georges (l’usine travaillait à nouveau) me fait craindre son arrestation. Ce sont encore des semaines sombres.

Durant l’occupation Jacques, le fils aîné de Marthe et d’Augustin avait été inquiété par les Allemands et emmené avec d’autres jeunes hommes dans des wagons à bestiaux vers une destination inconnue. Au risque de se tuer, Jacques avait pu, à un moment donné, s’échapper sur la voie et, sauvé par miracle, avait gagné le maquis, son père l’y avait rejoint. Promu par ses troupes au grade de commandant, on l’accusa plus tard dans certains milieux d’avoir été très dur pour les « collaborateurs ».

Dans la région de Chabanais particulièrement, pourtant le Doyen de cette paroisse reconnut qu’il avait été compréhensif pour lui, et l’avait même tiré d’un mauvais pas, alors que pour d’autres il avait été fort sévère.

Il m’en coûtait souvent d’entendre des réflexions désavantageuses sur lui et je dus prendre souvent sa défense, même devant des gens qui savaient qu’il était le mari de ma belle-sœur. Un jour je parlai même à augustin de ces racontars qui m’arrivaient aux oreilles et il me répondit : « Rassurez-vous Odette, je n’ai jamais condamné sans preuves et ceux qui l’ont été le méritaient bien ».

Je me souviens de la gravité de sa voix à ce moment et je suis convaincue qu’il a toujours agi en conscience, néanmoins je n’aurais pas voulu moi-même prendre de si graves responsabilités.

Cette conviction de sa bonne foi et de sa probité, j’essayais souvent de la faire partager aux autres, mais il en est qui n’ont jamais voulu se laisser convaincre. Sans doute croyait-on, comme pour beaucoup d’autres, qu’il avait agit soit par ambition, soit par vengeance, sadisme, que sais-je….

Il est certain qu’il y eut, à ce moment, à mon avis, bien des abus, le patriotisme exacerbé, l’énervement de quatre années d’occupation, créèrent sans doute ce climat  où les déséquilibrés laissèrent libre cours à leurs passions.  On vécut alors véritablement une époque révolutionnaire.

 Durant ces convulsions locales la guerre continuait en d’autres lieux et les alliés, auxquels se joignaient les troupes régulières Françaises, connurent de nouveaux succès. Ce fut enfin l’envahissement de l’Allemagne, mais pour les familles de prisonniers de nouvelles angoisses.

Comment leur libération se feraient-elles ? Au prix de quelles souffrances encore ? Dangers des bombardements, du manque de ravitaillement, absences de nouvelles. Enfin ces pénibles moments prirent fin eux aussi et notre cher prisonnier les passa sans trop de mal.

 Peu à peu on apprenait que tel ou tel était de retour ; un jour se présenta à la maison un des bons camarades de Guy, un jeune instituteur d’école libre qui avait pu, à la faveur des évènements, se libérer. Quelle joie ce fut pour nous de le recevoir, mais après quelques semaines durant lesquelles nous avions espéré de jour en jour recevoir un télégramme de Guy, nous recommencions à nous inquiéter de son silence, et, ayant appris qu’un autre de ses camarades était arrivé à Bordeaux, Denise pris le train pour aller aux nouvelles. Elle en revint rassurée espérant l’arrivée prochaine de Guy.

Le lendemain, au matin du 11 mai 1945 un coup discret au marteau de la porte me fit dresser dans mon lit : «  C’est peut-être Guy », dis-je à Georges, il se précipita à la fenêtre de la salle de bain donnant sur le rue et s’écria : «C’est lui ».  Peut-on imaginer ce que cette courte phrase  pouvait contenir de constatation heureuse, de joie débordante, après cinq ans d’absence et d’inquiétude ? Je ne puis, après plus de trois ans, l’écrire sans que les larmes me montent aux yeux. 

La maison fut bientôt toute en branle et chacun arriva dans les tenus les plus sommaires pour accueillir le revenant. Ce fut un revoir sans phrase, les grands bonheurs sont muets. On dévorait des yeux le pauvre prisonnier, il n’était pas trop pitoyable, heureusement, quoique cinq ans de prisonnier, et le dur voyage de retour aient légèrement marqué ses traits. A cet âge la physionomie change peu malgré les souffrances de toutes sortes.

Au mien il n’en n’est point de même et dans ma coquetterie maternelle j’aurais préféré recevoir mon fils en moins piteux équipage, mais se souciait-il de nos cheveux blanchis et de nos rides creusées en cet instant de retour ? Ces signes du temps et des angoisses passées diminuaient-ils son affection pour nous ? Non certes, pour lui, moins que pour tout autre, les disgrâces physiques pouvaient compter.

Il revenait en effet avec les mêmes aspirations surnaturelles, il nous en parla en s’excusant de devoir à nouveau nous quitter, mais en nous promettant de nous consacrer quelques mois durant lesquels il s’éprouverait et chercherait sa voie précise, sous une direction éclairée.

Après une retraite de 8 jours à la Barde, maison appropriée, sous la direction des Jésuites, où il avait été déjà étant à l’école St Paul, il revint ayant , je crus le comprendre plus tard, à peu près décidé de l’orientation de sa vie.

Puisqu’il ne voulait pas être simplement prêtre, mais religieux, je lui suggérais de rentrer chez le Bénédictins. Il existe à Ligugé près de Poitiers un monastère où Frédéric allait de temps en temps faire une retraite. Il nous disait que les Pères y ont une vie de prières et d’études, que le milieu est agréable et cultivé ; de mon côté, j’envisageais la possibilité de revoir de temps en temps Guy, les Pères sortant parfois pour les prédications ou autres besoins de leur ministère.

Guy accepta de faire une retraite à Ligugé, mais à ma grande de déception, en rentrant à la maison, il m’avoua que ce n’était pas ce dont il rêvait. Il me dit alors que la règle de la Trappe l’attirait davantage. Peu à peu je m’étais habitué à l’idée du départ de Guy et je pensai qu’avec Dieu on ne doit pas faire les choses à demi, je n’eus donc pas un instant l’idée de peser sur sa décision. 

Il ne s’agissait plus alors que de choisir  le monastère Cistercien qui conviendrait le mieux. Mr le Vicaire Général Lalande consulté indiqua une douzaine de couvents, Guy choisit celui de Notre Dame de Bellefontaine près de Cholet pensant que ce serait un des plus accessible pour les visites que nous serions autorisées à faire. Il avait été question également d’un monastère près de Toulouse mais Guy supportant mal la chaleur, ce n’était pas indiqué.

Un autre véritable  nid d’aigle, en Savoie je crois, l’aurait tenté mais il pensa charitablement à nous qui aurions dû faire alors  des voyages excessivement fatiguant et coûteux.

Pour finir de décider en connaissance de cause, Guy alla faire une troisième retraite à Notre Dame de Bellefontaine, il en revint charmé. Sans aucune hésitation son choix était fait. « C’était tout à fait ce qui lui convenait » disait-il rayonnant.

Pourtant quelle sévérité dans la règle… mon amour maternel s’effarouchait devant tant d’austérité, mais Guy me rassura et devant sa sérénité je ne pouvais que dire amen. Mais il dut bien souvent renouveler ses assurances pour me tranquilliser.

Peu de jours avant son départ en effet il me dit que lorsqu’on envisageait la vie sous l’angle où il l’envisageait, on était malheureux nulle part, et que d’ailleurs il avait déjà fait ses preuves  privé des siens en captivité et de tout confort matériel.

Guy avait décidé de partir vers la fin de l’année, mais on lui demanda de passer les fêtes de Noël et di 1er de l’an avec nous, ensuite on lui fit observer que son anniversaire étant le 15 janvier il pourrait bien encore le passer  en famille. Très compréhensif il accepta et ce fut le 25 janvier 1946 qu’il nous  quitta pour Begrolles où se trouve le monastère de Notre Dame de Bellefontaine.

Ce fut un départ émouvant, son père l’accompagna ; pour moi celui-ci me dit qu’il était inutile de faire ce voyage puisque je ne pouvais avoir accès dans le monastère où lui-même devait séjourner durant 48 heures à l’Hôtellerie. Nous avions la consolation de penser que nous pouvions revoir Guy 3 jours chaque année, mais nous avions le cœur serré à l’idée que plus jamais il ne franchirait le seuil de la maison qui l’avait vu naître et grandir.

A la gare, où toute la famille l’avait accompagné, bien des yeux se mouillèrent malgré les résolutions de courage, et lui-même paya son tribut à la faiblesse humaine, nous dit son père, quand le train fut parti.

Quoique Georges ne voit pas facilement l’avenir en noir, il fut si impressionné par le froid glacial des chambres où on le reçut (malgré un feu intense préparé à leur attention) qu’il eut la pensée que Guy y gagnerait la mort. Heureusement sa santé a résisté jusqu’à maintenant à cette vie austère…

 

    Bragette le 15/8/1949

Je reprends mon journal, non sans quelque hésitation, n’est-ce pas là occupation bien futile ? Ne nous demandera-t-on pas compte des heures perdues ?

Cependant mes enfants me poussent à en reprendre la rédaction, et j’ai la faiblesse de ne pas savoir leur refuser quelque chose, ne sera-ce pas encore un travers qui ma sera reproché ? Mais Dieu est si bon et si miséricordieux qu’il doit être indulgent pour des fautes de ce genre. N’a-t-il pas dit aussi qu’il serait beaucoup pardonné à ceux qui auraient beaucoup aimé, alors cela me rassure.

Durant les années d’occupation Angoulême avait reçu bien des réfugiés, de toutes classes de la société. Parmi eux se trouvait une famille du Nord dont Christiane fit la connaissance en jouant au Hockey.

Sur les instances de mes nièces, femmes de Paul et de Jean Huault, j’avais permis à Christiane de faire partie de cette société sportive, bien fréquentée, et présidé par le gendre d’un industriel de nos connaissances, sérieux et très honorablement connu.

J’entendis dés lors beaucoup parler de Monique et Solange Leurent et de leur sœur Christiane plus jeune de 4 ans. Mais ces jeunes filles avaient un frère qui fit bientôt comprendre à Christiane qu’elle ne lui était pas indifférente. Tout jeune encore, puisqu’il n’avait que 19 ans moins quelques jours, il se déclara lors d’une réunion de jeunes chez Augustin.

Je fis, au sujet de ce projet, les réflexions qui s’imposaient à Christiane ; d’abord l’extrême jeunesse du prétendant (qui avait 2 ans de moins qu’elle) puis je lui fit remarquer que tous deux appartenant à une famille nombreuse (Mme Leurent avait eu comme moi 4 fils et 4 filles) il lui faudrait sans doute avoir un train de vie réduit, qui lui pèserait peut-être ayant été habituée, malgré tout, à une assez large aisance.

J’ignorais à ce moment la position de la famille Leurent qui fait partie de ces industriels du Nord ayant dans les filatures, les textiles, etc. de très gros intérêts. Cependant le 16 juin, 5 jours après la déclaration de son fils, Mr Leurent, rentrant de voyage et mis au courant de ce qui se passait, vint aussitôt nous demander de bien vouloir rendre sa parole à son fils.

Il nous fit remarquer très justement que François n’était pas d’un âge à se marier, que ses études n’étaient pas terminées ; s’il avait son baccalauréat de Philosophie et de Mathématique, il devait encore fréquenter une école technique durant 3 ans pour avoir un diplôme d’ingénieur lui permettant tout au moins d’avoir une situation suffisante au cas ou les nationalisations retireraient les usine à leurs propriétaires.

François devrait être actuellement rentré dans cette école si les évènements n’avaient pas été ce qu’ils sont, ajouta-il. De plus il faut envisager le service militaire, vous voyez que cela pousse bien loin, 5 ou 6 ans peut-être, et dans ces conditions il est plus sage de laisser chacun libre de son avenir.

Pensant qu’il pouvait by avoir malgré tout dans cette façon de parler un faux-fuyant poli, je demandais à Mr Leurent s’il ne voyait pas d’empêchement  plus tard à ce mariage ? Il me répondit qu’il était à Angoulême depuis assez longtemps pour connaître la famille Dupuy et savoir qu’il n’y avait pas d’empêchement moral à ce mariage, je ne vous cache pas néanmoins, ajouta-il,  que nous aurions préféré une jeune fille du Nord.

Sur ce il prit congé et j’allai rendre compte à Christiane de la démarche de Mr Leurent. Avant la venue de celui-ci François avait fait dire, par un camarade de Hockey, à Christiane de ne pas s’inquiéter de ce que pourrait dire son père, que cela ne changerait rien à ses dispositions et que, dans l’avenir, ses parents ne feraient certainement pas opposition à son mariage quant ils verraient le sérieux de ses sentiments.

Par la suite il renouvela souvent cette assurance à Christiane ; je ne m’en inquiétais pas moins souvent devant cette situation assez délicate : le peu d’empressement des parents devant ce projet, et la difficulté de fermer ma porte à un jeune homme sympathique à qui, dans mon for intérieur, je faisais confiance malgré son jeune âge et la versatilité de beaucoup d’autres dans des circonstances identiques.

Pour le moment je crus bon de désillusionner Christiane et de lui faire entendre qu’il serait sage de ne pas compter sur un aboutissement heureux du projet. Ce furent des larmes naturellement mais qui se séchèrent bien vite, l’espérance ancrée au cœur des jeunes aidant, et les protestations de François la convainquant  facilement.

La vie continue donc sans grand changement les rencontres étant facilitées par le sport et l’exiguïté de la ville.

 Cependant François aidant un peu trop le hasard (c’était toujours par hasard qu’ils se rencontraient) nous dûmes lui demander un peu plus de réserve et Denise s’en chargea gentiment mais sérieusement, menaçant François d’en parler à son père s’il exagérait ses assiduités. Il fallait bien, mettre un frein à cette ardeur n’est-ce pas, si le mariage ne devait avoir lieu qu’à longue échéance ou même ne pas aboutir.

Nous étions à ce moment dans les moments troublés précédant le libération, les jeunes avaient été réquisitionnés pour des travaux de défense et c’est ainsi que le 24 juin, à l’heure du bombardement, Christiane se trouva avec François qu’elle était passée voir à l’endroit où les équipes se formaient, avant de se rendre elle-même à l’école St Paul pour la communion de son jeune frère.

C’est à la suite de ce bombardement que nous gagnâmes Bragette ; d’un autre côté Mr Leurent, craignant le départ de François en Allemagne, l’avait fait disparaître d’Angoulême, celui-ci trouvant l’hospitalité chez un ancien de St Paul, propriétaire dans la contrée de Jarnac ; il était même pour sa famille, soi-disant à Nice, chez sa sœur aînée.

Christiane cependant avait été mise en secret au courant par François de son lieu de séjour et ils correspondaient, je ne sais pas par quel stratagème, et sous de faux noms adoptés pour la circonstance. 

Enfin la libération eut lieu au début de septembre et, peu de temps après, nous vîmes arriver à Bragette François, tout ému. Il annonça à Christiane son départ à Tourcoing avec ses parents, mais ajouta que sa grand-mère restant à Angoulême il reviendrait au moment de son prochain déménagement.

Pour moi le retour était plus que problématique, et je ne me trompai point. Ce fut donc la séparation à nouveau, mais peut-être définitive cette fois.

Pourtant Christiane et François profitaient de l’autorisation qui leur avait été donnée de correspondre et ne s’en privaient point.

Un jour Christiane demanda l’autorisation d’aller à Paris pour rencontrer François qui lui-même s’y rendait. Ce ne fut pas sans grande hésitation que je lui permit ce voyage, et sans avoir consulté Mr le Chanoine Coudreau qui jugea qu’on pouvait faire confiance à François, son ancien élève, et Christiane, tous deux élevés dans les principes religieux et vivant dans un milieu Chrétien donnant un maximum de garantie ; nous étions en février et Christiane allait d’ailleurs avoir es 22 ans.

Durant ce voyage François avait dit à Christiane qu’il espérait venir en Charente durant l’été, ayant conçu le projet d’amener un groupe de Scouts camper à Bragette, non loin de la maison. Il obtint la permission de ses parents et amena sa petite troupe, secondé par son frère Gilbert et un ami, Gérard Petit. Ce furent 15 jours environ de fraîches idylles qui durent laisser de bons souvenirs aux jeunes, comme ils en ont laissés aux aînés qui pourtant avaient un peu d’angoisse de l’avenir.

Après ce séjour la correspondance reprit de plus belle et Mme Leurent étant venue à Angoulême, avec François si j’ai bonne mémoire, fit dire à Christiane, par son intermédiaire de venir  lui parler.

Elle voulait lui demander de lui écrire moins souvent, trouvant que cette correspondance assidue était une cause d’énervement continuelle pour François.

Puis elle demanda si je pouvais la recevoir. Elle me dit qu’elle ne voulait pas avoir l’air d’agir en dehors de moi et, si je ne trouvais pas moi-même qu’il serait plus sage d’espacer cette correspondance et d’autoriser par exemple une lettre tous les quinze jours.

C’était un gros sacrifice à demander aux amoureux, mais je ne pouvais que souscrire à cette suggestion, Mme Leurent invoquant une question de santé pour François.

Les jeunes gens s’y soumirent très sagement et le temps passa ainsi jusqu’en février 1946.

 A cette époque, André, mon neveu, eut à faire un voyage à Lille comme gérant de Dupuy et Cie, pour l’achat d’une machine. Viens-tu avec moi dit-il à sa cousine           ? La réponse ne se fit pas attendre, mais je n’étais pas d’accord ne voulant pas que Christiane ait l’air de se jeter à la tête de François, tant que Mr et Mme Leurent n’auraient pas changé d’attitude.

Cependant Christiane insista pour écrire à François et lui parler de ce projet. Aussitôt une dépêche arriva : « Parents d’accord, lettre suit ».

Christiane était radieuse la lettre de François précisa la position de ses parents : la voyageuse serait reçue comme amie de la sœur de François et non comme fiancée éventuelle, mais cela ne changea rien à la joie de Christiane.

Après ce court séjour à Tourcoing, Mr et Mme Leurent, François et Christiane sa sœur  se rendirent en Suisse.

De là François envoya une carte supplémentaire pour aviser Christiane de leur bonne arrivée avait dit Mr Leurent ; puis ensuite une autre carte de l’hôtel lui faisait connaître le lieu de leur séjour.

Enfin divers indices me firent comprendre qu’un certain revirement se produisait du côté des parents de François. Ce dernier avait rapporté de Suisse une jolie montre en or à Christiane et Mme Leurent  un magnifique carré de soie naturelle. François venait d’atteindre ses 21 ans.

Il vint avec sa sœur vers Pâques. Il  était question pour cette dernière de prochaines fiançailles et, à cette occasion, on parla des futures bagues des jeunes filles, comme si cette question était déjà d’actualité pour notre Christiane.

La nouvelle promise m’avait rassurée autrefois sur les sentiments de son frère  disant que celui-ci aimait Christiane et qu’avec son caractère il ne regarderait plus ailleurs. Durant le camps de 1945 Gilbert aussi  m’avait dit : « Quand François veut quelque chose il le veut bien, ce mariage se fera, vous verrez que Christiane sera heureuse », et c’était touchant de constater la confiance qu’avaient ces jeunes envers leur frère aîné, confiance qu’ils voulaient me faire partager.

Et voici que vers le début juin,  Christiane apprit par une lettre de François que ses parents allaient venir en Charente.

Le 5 au matin je reçus un coup de téléphone de Mme Leurent me demandant si nous pourrions la recevoir ainsi que son mari dans la journée. Ils étaient arrivés de la veille et cet empressement me parut de bon augure, cependant je ne supposais pas que les évènements devaient ainsi se précipiter.

 

FIN du 2ème cahier