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(Extrait
des mémoires l'oncle Fortuné VIAU de 1708 à 1852)
Le
Grand'père
de ma grand'mère maternelle s'appelait DESNOYERS (7),(1710+1762)
c'était le plus riche paysan de la paroisse d'Assé (Je lis Assay sur
les cartes.A.H.), située dans une plaine fertile, entre RICHELIEU et
CHAMPIGNY, près CHINON.
Comme le plus solvable de la paroisse, DESNOYERS fut nommé
collecteur, ce qui veut dire, qu'à ses frais, il devait recueillir la part
d'impôt ou saisir et faire vendre en cas de refus le mobilier, les
bestiaux etc.. de ses contemporains. C'était très commode pour le
Fermier-Général, mais très fâcheux et souvent très onéreux pour le
Collecteur. Après un hiver rigoureux, une mauvaise récolte, maint paysan
se retrouvait dans l'impossibilité de payer. Faire vendre, saisir un lit,
quelques chaudrons, c'est difficile, c'est impossible pour qui a de la
commisération. Maître DESNOYERS lui disait-on, vous connaissez notre
misère, si vous m'enlevez ma vache, si vous m'ôtez mon lit, et autres
lamentations, que deviendrons-nous? Vous savez que ce n'est pas mauvaise
volonté, payez pour nous! si nous pouvons gagner quelque chose, nous vous
remettrons aussitôt votre argent. Le bon DESNOYERS payait au Roi, avec sa
part de contribution, la part de beaucoup d'autres.
Quand
j'étais enfant, j'ai entendu plusieurs fois des bonnes femmes parler des
Collecteurs. Il y en avait disaient-elles d'implacables qui prenaient la
marmite, l'âne et jusqu'au lit des femmes en couches, quand les pauvres
gens ne pouvaient pas payer la Taille , la Capitation, les Cens sous
toutes ses formes. A ceux-ci être Collecteur n'était pas chose onéreuse,
mais d'autres, et c'était le plus grand nombre y perdaient leurs biens. De
là la légende que j'ai ouï conter et dont l'impression et les paroles me
sont restées en mémoire :
Une
excellente petite vieille, lorsque j'avais 9 ans la contait: "Un
Collecteur avait à payer aux gens du Roi la somme à laquelle sa paroisse
avait été imposée ; il y avait beaucoup de pauvres gens, si pauvres que
loin de pouvoir payer la Capitation, ils seraient morts de faim, la
plupart, si la charité de voisins, mieux pourvus, ne leur était venu en
aide; le Collecteur avait bien le droit de saisir, de faire vendre
jusqu'à la crémaillère de la cheminée, mais ému de pitié à la vue des
pauvres gens affamés, mal vêtus, d'enfants transis de froid et amaigris ,
il s'en allait les mains vides. Les derniers délais allaient expirer, on
allait vendre chez lui, jusqu'à concurrence du parfait paiemen t; depuis
bien des années déjà il avait, à cause de son bon-coeur, payé pour ses
pauvres voisins, une même, comme les autres années quelque chose. Et puis
sa femme était sur le point d'être mère, comment lui avouer sa triste
situation, lui dire: "femme, je vais vendre tes vaches...(ses vaches elle
les aimait et c'était la meilleure ressource du ménage), ou la maison, ou
le jardin ? C'est dur et difficile à dire
La nuit
donc, comme il se rendait chez lui, au coin du bois, dans un chemin creux
où l'on n'aimait pas passer la nuit, il lui échappa de dire: "ah! si le
diable voulait me venir en aide, je ferais bien un pacte avec lui".
Aussitôt le diable lui apparut et lui dit: " eh bien! il te faut 60
pistoles, les voilà, (il secouait un sac plein d'écus sonnants), tu me
donneras, toi, le premier petit qui naîtra dans ta maison.
- moi, donner mon enfant! dit la
paysan, -jamais- plutôt ma ruine!
- soit! dit le démon, demain tu seras
ruiné!
- mon Dieu, venez à mon aide! dit le
paysan,
Alors le diable se mit à ricaner, à dire des impiétés qu'un chrétien ne
doit pas redire.
Le pauvre Collecteur, presque fou de désespoir, voyant déjà par la pensée
l'huissier et la "misère à sa suite, prit l'argent.
Mais, mes enfants, si le père de famille était
soulagé, le chrétien était plus à plaindre, plus malheureux qu'avant; il
avait vendu au diable l'enfant qui allait lui naître.
Quand le pauvre homme rentra dans sa maison, il était
plus mort que vif. Sa femme était dans les douleurs de l'enfantement. Un
inconnu entra, il était enveloppé d'un manteau, mais la sage-femme vit
bien ses pieds fourchus.
Que demandez-vous ? lui fut-il dit. - J'attends...il
fit un signe au Collecteur. Celui-ci, les "cheveux dressés sur la tête,
effrayant d'épouvante, sortit.
Le conte
finit comme beaucoup d'autres du même genre, le Collecteur entendit le
bêlement d'un chevreau qui venait de naître dans son étable; il l'apporta
au diable lui disant: "voilà le "premier-né dans ma maison! le diable en
grand dépit lui dit: "Tu as été plus fin que moi mais je t'attends
l'année prochaine...et quittant son manteau et sa figure humaine, il
s'enfuit par la cheminée "en jetant des flammes par les yeux et par la
bouche."
Maître
DESNOYERS,(1710-1762A.H.) comme l'appelaient ses voisins, était
l'un de ceux qui payaient avec leur part , la part de ceux qui ne
pouvaient payer; aussi, son patrimoine et les acquêts qu'il avait pu faire
avant d'être Collecteur, étaient-ils bien attaqués, quand lui arriva le
comble des maux: sa ruine et une mort tragique en 1760.(non! le
20.11.1762 selon recherches Yvonne et Denise. Né le 19.6.1730 il
avait donc 32 ans A.H.) |